mardi 24 janvier 2017

Désert 11/

Le jour s'est étiré par delà les feuillages. La chaleur tempérée de ces cimes protectrices adoucit l'humeur de la fournaise environnante. Je me lève enfin. Depuis combien de temps suis-je ainsi allongé ? Je ne sais. Mais mon corps est reposé, mais pas mon âme. Je regarde autour de moi, et j'essaye de'apprendre les lieux qui m'entourent.

Il n'y a que quelques arbres, arbustes et cette eau qui s'écoule de ce tronc d'arbre. Leur couleur verte pour l'ensemble,à l'exception des baies, rassemble mon esprit dans un état de tranquillité absurde. En effet, comment pourrais-je être rassuré ? Tôt ou tard, les réserves en apparence limitée seront épuisées, et il faudra bien que je reprenne ma route vers l'infini sans espoir, enfer sur terre. Point besoin des piques des gardes, point besoin des crocs de cerbère, il me faudra un jour ou l'autre reprendre ma route. Mais pour le moment, tel n'est pas le cas. C'est une parenthèse.

Les baies bleu-noire semblent avoir un effet calmant et réconfortant, non seulement pour mon corps qui avait faim, mais aussi pour mes souffrances immatérielles. Je ne les oublie pas. Comment le pourrais-je ? Abandonné, rejeté par ma communauté. Repoussé parce que différent. Laissé à un sort funeste dans cette mer des sables, sans qu'aucun adieu n'ait été prononcé.

J'ai découvert que le théâtre de la vie m'avait fait ignoré que les "amis" n'existaient pas pour moi. Non pas que je n'en voulais pas, mais chaque égo reste concentré sur sa personne, redoutant d'assumer tout ou partie des souffrances de l'autre. Et pourtant, moi, sans effort et tout naturellement, au contraire, je m'attachais à essayer de remplir leur outre de vie avec mon écoute, mes mots, mes petits gestes. Mais tout cela n'était qu'une apparence, certes pas pour moi, mais la pièce devait se jouer ainsi. Le confident par nature, le confesseur parfois, mais le soutenu, l'écouté jamais. O bien sûr, parfois une ombre tentait maladroitement de m'écouter à mon tour. Mais je sentais une gène indicible et permanente, un cri inaudible qui disait : " Arrête ! Cela ne m'intéresse pas !".

Ma compagne était la plus proche de moi. Pour ne pas la blesser, la gêner, j'ai tenté de ne pas tout lui dire. J'espérer que cette porosité d'âmes suffirait à nous comprendre, nous aimer. Mais je n'ai non seulement pas compris ce qu'elle ne me disait pas non plus, mais elle n'a pas entendu mes mots silencieux. Le désert avait déjà commencé à s'installer alors que tout aspirer en moi à cette oasis permanent d'un couple, contre vents et marées. Mais maintenant je n'ai que les tempêtes de sables, protégé provisoirement dans cet univers surréaliste.

En m'approchant à nouveau de l'arbre d'eau de vie, après avoir bu encore quelques gorgées, je regarde vers le bas et vois une forme de trou dans le sol, contenant une quantité d'eau stable et pure. En poussant mon regard dans cette cavité humide, en habituant mes pupilles à cette lumière absente, j'aperçois un visage qui me fixe. Ce n'est pas le regard noir. C'est autre chose. C'est un être étrange, hirsute, et affaiblit. Je le scrute plus encore, il fait de même. Ce pourrait être mon reflet, mais ses mouvements ne sont pas strictement les miens. Et pourtant il n'a d'existence qu'à la surface qui ondule au fur et à mesure de cette eau qui coule.

- Bonjour, si tant est un qu'un jour puisse être bon ? Qui ou quoi êtes vous ?
Un silence me répond, ses lèvres n'ayant absolument pas bougées.
- Quel est cet endroit ? Quels sont les dangers que je dois éviter ?
Une musique ne vaut que par ses silences qui l'entoure. Et cette musique est alors magnifique, sans aucune note. Pour autant, l'accord semble présent.
- Que dois-je faire ?
Là, le visage s'agrandit à la surface de l'eau, utilisant les vaguelettes de l'eau qui s'y écoule pour former des mouvements sur ses lèvres.
- Tu dois apprendre qui tu es. Le chemin est long, ne comptes pas sur un quelconque oubli par ton cœur de celle que tu aimes, ton âme n'est pas ainsi faite. Mais tu dois apprendre qui tu es.
- Mais qui suis-je ?
Le visage se renfonce dans la surface de l'eau.
Je l'observe, ne sachant que dire, ni que faire. Un onde secoue légèrement la surface à nouveau :
- Rien de ce qui est ici n'est dangereux pour toi. Dehors est le désert, désert physique mais aussi désert humain. Il te faudra choisir.
Puis le visage est secoué par un afflux d'eau un peu plus massif et se dissout lentement, sans pour autant disparaître totalement, laissant place cette fois à mon reflet.

Je comprends que je n'aurais pas d'autres réponses, maintenant. Je me redresse et cueille à nouveau quelques baies bleu-noire, les mâche et les avale, ponctuant ce repas étonnamment suffisant par quelques gorgées d'eau.

Mon corps et mon esprit se retrouvent à nouveau dans un calme et une impression de contrôle qui me laisse m'allonger et laisser à nouveau la torpeur s'emparer de moi. Les doutes et les pleurs sont bien là, mais ils restent comme latents, sans essayer de me perturber, mais j'ai conscience qu'ils sont là.