dimanche 22 janvier 2017

Désert 9/

Voilà bientôt 3 jours que je marche, d’abord dans des tourments instables et mouvants, maintenant sur ce qui ressemble à un chemin mais dont je ne connais pas le terminus. Chacun de mes pas est maintenant un espoir mêlé d’un instinct de survie. Je ne saurais dire lequel me pousse réellement. Je Ma raison me pousse à la deuxième option. Mais mon corps ne veut rien savoir.

Tout comme la soif et la faim se font prégnantes, mon âme cherche elle aussi à trouver une nourriture, un morceau de bonheur qui viendrait alimenter, même par quelques gouttes de bonheur et de joie. Cela fait déjà trop longtemps que je ne vois plus l’univers qui ne me connaissait pas derrière moi, celui qui a décidé de me retirer de sa communauté. Je me rappelle les sourires, parfois même les rires. Je me rappelle les baisers, mes étreintes, les caresses comme un peu plus d’échanges sans communication, histoire d’âmes sans parole. Mais devant moi, je ne vois que ce chemin où se sont écartées les dunes, me permettant d’avancer.

Mes yeux mi-clos, aperçoivent une forme, non humaine à quelques kilomètres (bien que je n’ai aucune notion des distances). Mon corps dans un sursaut qui me surprend encore, accélère le rythme, l’adrénaline, comme un dernier carburant, le poussant encore plus vers l’avant.

Plus je me rapproche, plus j’aperçois ce que j’avais cru voir depuis le ciel lors de mon vol irréel. Il ressemble à une bosquet d’arbres, trop petit pour héberger de la vie hormis végétale. Plus je me rapproche, plus le parfum indicible du sel se retrouve remplacé par des effluves d’épices mélangées. Mon système olfactif se tend au maximum et ressent comme une attirance sans limite. Mais serait-ce un mirage, une de ses illusions dont parlent les livres de la bibliothèque. Cette bibliothèque où je dévorais les livres étant petit, plus tard ayant renoncé à les lire car me déconnectant de cette réalité qui semblait être la leur. Ces livres qui, bien que racontant le monde, la vie, ne me permettaient pas de comprendre les us et coutumes de ces humains qui m’entouraient. Ces livres prônaient l’amour, le respect, la justice et l’honneur, mais eux ne me proposaient rien de tout cela. Il n’y avait que mensonge. Comme si leur langage était un système chiffré où ce qui est dit est sans rapport avec ce qu’ils voulaient dire, ce qu’ils pensaient vraiment.

J’ai bien essayé de copier leur comportement, tout en respectant mes principes fondamentaux, mais plus je m’appliquais à leur ressembler, plus je n’étais pas moi-même. Je n’agissais que pour les autres, mais personne n’agissait pour moi. Ma douce lumière qui m’accompagnait semblait ne pas suivre ces mêmes options, et semblait comprendre sans qu’un mot ne soit prononcé, ce qui nous rassemblait. J’arrivais à tenir ce personnage fictif, de théâtre vivant, dans ce monde décontenançant, car elle m’apportait le socle d’un espace où je pouvais être moi-même. Sans doute ais je trop cru qu’elle me comprenait. Peut être aurait il fallu être plus explicite ? Notre porosité me semblait si naturelle que rien n’y personne ne pouvait la détruire ou la dénaturer. Mais même elle a fini par succomber aux mirages théâtraux de ce monde étrange et pourri, comme le serait un malade dont sa colonne vertébrale serait contaminée, ne produisant que des artefacts fictifs et sans fondement.

Mon corps me sort de mes pensées. Me voilà face à ce qui n’est pas un mirage. Quelques arbres, quelques plantes avec des baies de plusieurs couleurs, et un bruit que je distingue doucement, le bruit de l’eau. J’observe cet étrange îlot de verdure dans cet immense absence de vie. Mon ouïe me dirige d’abord vers ce souffle de vie, cette eau qui n’a aucun sens dans cet espace. Je m’approche et mon corps s’effondre à genoux, mes mains, avant même que mon cerveau ne les commandent, plonge dans cette eau qui sort d’un arbre, comme une fontaine sans source. Elle est fraîche au contact. Elle n’a pas d’odeur lorsque mes mains se rapproche de mon visage. Je la bois par gorgée, doucement. Mon corps n’a pas bu depuis trop longtemps pour accueillir aussi soudainement une forte quantité de cette eau de vie. Elle est douce au palais et rafraîchit mon corps. Je sens mes organes reprendre leur fonction un à un, le sang affluer à nouveau avec plus de facilité. Il n’est plus ce mélange poisseux qui obstruait mes outils de survie, alors qu’il tentait de les alimenter. Mon corps reprend doucement une forme plus souple. Bien sûr, mon visage doit être à l’image d’un ravin balayé et brûlé par le vent et le Soleil.

Je stoppe pour le moment cette soif, mon corps me disant, et quoi d’autres ? Je cherche des yeux. Des baies sont présentes tout autour de moi. De plusieurs couleurs. Il me semble que le rouge est synonyme de mort selon les livres, étrange sachant que c’est le symbole de la vie, de l’amour également. La nature est bien différente de nos représentations humaines. Sommes nous à ce point menteur pour défier la nature et contrer ses couleurs naturelles ?

Sur ma gauche, je vois des baies d’un bleu-noir qui semblent acceptables. J’en prends une dans ma main gauche. Y-a-t-il un danger ? Si oui, lequel ? De toute façon, je ne pourrais pas le savoir sans essayer. Pour ne pas trop prendre de risque, j’en avale une seule, la goûte longuement dans mon palais, tentant de découvrir par quelques réflexes inscrits dans mes gènes si ceci est un poison. Elle est douce et sucrée. Rien ne semble me permettre de détecter quelques dangers. Je la mâche avec précaution. Puis, je l’avale et j’attends. J’attends mais mon corps me dit « encore ! ». Mais ma raison lui dit « Attends ! ». Les minutes passent. N’ayant rien mangé depuis plusieurs jours, elle doit déjà être dans mon estomac, et ses nutriments, ou son poison, déjà s’assimiler dans mon sang plus fluide. Mon corps affamé semble accélérer le processus. Je ressens la présence du sucre remonter dans mon cerveau. La sensation est légère et agréable. J’attends encore. Je sens qu’elle est maintenant transportée dans mon sang, aliment de ma survie. Faut-il attendre encore ? Mon corps me dit « Allons-y ! ». Je ne vois aucune raison de m’inquiéter, alors je prends une pleine poignée de ces baies bleues-noires et je les mâche à nouveau, avec le même rituel, pour tenter encore une fois de détecter tout danger inconsciemment détectable. Mais rien ne m’alerte. Ma salive, sèche et quasi absente et aidée par le liquide celles-ci. J’avale ainsi cette poignée. Je sens quasi immédiatement le processus de digestion reprendre, mon second cerveau, l’estomac et mes intestins, me remerciant.

Encore quelques baies et quelques gorgées d’eau de cette eau à la source étrange, et je sens mon corps, fatigué par le voyage, par la digestion, m’imposait un repos immédiat, à l’ombre de cet îlot inimaginable. Je m’allonge ainsi sur ce sol, presque vert, le sable étant tout de même présent à fleur de peau. Le Soleil est caché par les feuillages des quelques arbres. Mon esprit s’engouffre dans un couloir où même le regard noir ne me surveille pas. Le calme enveloppe tout mon être. J’ai toujours cette douleur, cette absence, mais elle est comme endormie, bien avant moi. Je sens le sommeil qui vient, et pour la première fois depuis plusieurs jours, je m’autorise cette pause mentale et physique.