dimanche 12 février 2017

Ego-journal 11/

Au matin, l'effet des médicaments me maintenant dans un état stable, s'estompe. Et je vois remonter des profondeurs maintenus artificiellement par ma raison dans un trouble supportable. Elles s'emparent de mon âme et, tel un vampire, viennent consumer ma réalité.

Je ressens de plein fouet les délires, l'isolation, la perte de l'être aimée. Pour éviter de pleurer, pour rien, je prends mon clavier, et je jette sur ce cahier numérique mes émotions.

Elles ne sont pas gaies. Bien sûr, l'effet est encore suffisant pour qu'aucune idée morbide ne me hante, mais c'est une désillusion qui s'installe. Je me sens abandonné et sans voie de secours. J'imagine des scénarii des plus sordides, espérant que, comme d'habitude, ceux-ci me concernant seront faux et ne verront pas le jour. En général, pour les autres, par mon empathie excessive, je suis plutôt, de par ma capacité analytique "arborescente", capable de "prédire" l'avenir et tente tout ce que je peux pour l'éviter. Mais lorsque cela me concerne, les options qui s'offrent à moi sont des plus horribles et terrifiantes : une isolation accrue, un prisonnier dans sa prison médicamenteuse à vie, borné par une raison excessivement analytique, le mode "robot" comme je le nomme.

Avancer, avancer, coûte que coûte, pour plaire aux autres, m'incorporer dans cette danse dont j'ignore le rythme et la chorégraphie. Je ne comprends pas la moitié des sous-entendus. Je prends pour acquis une parole, un acte, à la limite du binaire, puisque c'est la seule chose que j'arrive à appréhender.

L'absence de communication avec ma chère et tendre "amie" est une souffrance. Et je lui trouve toutes les excuses : elle n'est pas prête, elle ne peut pas me supporter, elle veut se protéger, elle veut se reconstruire par elle-même... Je l'aide donc sur des aspects externes, administratifs et organisationnels. Je crois savoir que son travail l'enfonce, encore et encore, malgré mes avertissements dans une spirale de destruction mentale et psychologique. J'ai déjà fait cette erreur, et je sais ce qu'il en coûte. Peut-être en partie d'ailleurs la séparation qu'elle demande, même si manifestement ce n'est pas la seule chose. Mais je la vois s'enfoncer, et je ne peux pas agir en tant qu'ami. Ceci me rend fou et triste car je pense que je pourrais au moins jouer ce rôle, en mettant de côté mes sentiments profonds et inaliénables.

Et pourtant, je vois les orages gronder autour de moi. Les quiproquos, les affirmations erronées si l'on se base sur les faits, qui tendent à nous séparer encore plus, et même au delà de la simple relation de couple. Et je vois nos enfants pris ce maelström, alors qu'ils n'ont pas la capacité à leur âge de le comprendre ni d'agir dessus. Je fais pourtant tout ce que je peux pour en limiter les effets, mais les symptômes, les réactions primaires extérieures semblent nous pousser inexorablement vers le pire des scénario, celui d'une rupture dans la douleur persistante.

Je veux éviter ceci à tout pris. Peut-être par égoïsme, pour me permettre de continuer à la voir, lui parler, mais aussi parce que je crois connaître ses faiblesses, ses forces et de pouvoir la conseiller ou du moins l'écouter d'une manière que personne d'autres sur Terre ne serait capable de le faire.

Et mes cauchemars me réveillent au matin, me forçant à réagir pour éviter le naufrage devant cet iceberg de sombres émotions, de sombres présages, en espérant que ce ne sont que des mirages, mal calculées.

Dans ma prison, mon studio, les photos de ma famille, et d'elle, ornent une grande part des murs. Non pas pour me faire souffrir, mais pour me donner l'illusion d'une présence, un rappel de ses beaux moments où je la voyais heureuse, et moi en conséquence avec. Mais parfois elles sont aussi, le matin comme une plaie purulente qui suinte de douleurs d'une âme qui se soumet à un destin qu'elle refuse de toutes ses forces, mais que le respect pour mon âme sœur me pousse à accepter inacceptable, au risque de me détruire.

Je me retrouve projeter 25 ans en arrière, lorsque la fin de ma vie était pour moi imminente, vu le manque de compréhension de celle-ci, aucun but n'ayant la moindre valeur. C'est ceci qu'elle m'avait apporté. Un but, un amour extrême, trop sans doute, l'envie d'être enfin utile et compris par une humaine, intégralement, de cœur, d'âme, d'esprit et de corps. Non pas une fusion, illusoire, mais la rencontre sensible et compréhensible de deux êtres en difficultés qui se portaient l'un l'autre vers des cieux idéaux. Et je pensais que, malgré nos difficultés, nous commencions à trouver un nouveau chemin qui pourrait nous relancer à nouveau sur le chemin doré. Hélas, c'était trop tard, et même si j'avais anticipé le problème, je pensais avoir le temps de me corriger. Ce ne fut pas le cas.

Et ma douleur augmente, imaginant tous les risques, toutes les souffrances par lesquels elle va passer, sans protection ni compréhension de qui elle est réellement.

Et de mon côté, replongé dans cet état de mes 20 printemps, je sens bien que plus jamais je ne pourrais à nouveau revivre dans cette multitude, m'arranger avec ces êtres que je ne comprends pas (ou l'inverse), d'autant que mes douleurs sont telles et si profondes, que je n'imagine personne pouvoir supporter ne serait-ce que la première des phrases que je pourrais prononcer. Même à mes proches, je leur fais grâce de ces éléments, ou ne livre que des bribes qui me semblent audibles et supportables.

Combien de temps encore ma raison tiendra-t-elle dans cette tornade interne, ce flux incessant d'attaques de ma propre conscience ? Il faut au moins que je tienne jusqu'à ce que mes enfants puissent survivre sans moi. Pour ma chère et tendre, je n'ai malheureusement plus aucun espoir, ni même d'amitié. Peut-être cela changera-t-il dans le temps, mais j'en doute très fortement. Elle construit jour après jour une muraille d'une épaisseur qui me transforme en étranger de manière définitive. Peut-être es-ce là pour elle le seul chemin possible ?

Un jour, une nuit, mon corps s'arrêtera, sans que je l'y aide car je n'en ai pas le courage, hormis lorsque la fatigue arrive à son extrême, ma raison vacillant, mais elle arrivera, comme une mort naturelle, provoquée par le divorce d'un mécanisme complexe biochimique et d'une entité émotionnelle, les deux n'ayant plus de buts communs, et donc plus l'envie de poursuivre ce chemin dans le désert d'une vie envahie par la cohorte de ce peuple environnant.