samedi 20 mai 2017

Titre provisoire : l'isolement ultra connecté 23/ (chapitre 25)

Chapitre 25

Le matin, je me réveille, ensuqué, comme si j'avais travaillé toute la nuit, tant physiquement que mentalement. Je ne comprends pas. Je ne me rappelle même pas de mes rêves. Je sens le comguide derrière ma tête qui frétille, comme un félin affamé, attendant sa nourriture quotidienne, prêt à partir en chasse s'il ne l'obtient pas.
Est-ce que je le contrôle vraiment ? Est-ce que durant mon sommeil j'en garde le contrôle ? A priori, ils ne sont pas conçus pour transmettre les signaux des rêves, car ce ne sont pas les mêmes ondes. Mais, celui-ci étant différent, le peut-il ? Et si c'est le cas, qui m'écoute ? Qui sait, à part Jean bien sûr ?



Je me lève, un peu étourdi, tandis que mon petit déjeuner m'est apporté. Comme d'habitude, le beige ne m'adresse aucun mot et repart aussitôt le plat déposé. Je me mets à table. Je mange, comme si je n'avais pas avaler quelque chose depuis plusieurs jours.
Une fois le plat terminé, un peu court selon moi, quasi immédiatement, le beige rentre à nouveau et remporte le plateau. La surveillance est pour le moins étroite !

Je me lave et me change, puis je sors de ma chambre pour rejoindre la salle commune. Je me dirige directement vers la table des cinq. A mi-chemin, le chef me fait un signe avec ses mains :

  • Le chef (avec les mains) : Non, pas maintenant ! Va te mettre dans un coin ! Immédiatement !
  • (avec les mains) : Que se passe-t-il ?
  • Le chef (avec les mains) : Obéis ! Maintenant !
Je ne discute pas et négligemment me détourne de la table et vais m'assoir sur une chaise à une distance raisonnable de la table, afin de pouvoir entendre ou voir des messages pour comprendre ce qui se passe.


Mais rien ! Pas un échange via comguide, pas un message des mains ! Rien ! Tout autour de moi, les personnes continuent elles d'échanger, parfois des propos cohérents, parfois non. Mais aucun d'eux ne se préoccupe de ma présence. Ils sont dans leur monde, si éloigné du mien.

J'ai mon livre avec moi dans mes mains. Je ne m'étais même pas aperçu que je l'avais emporté depuis ma chambre. Machinalement, et pour me donner une constance, je l'ouvre et je reprends ma lecture, tout en regardant furtivement la table et tendant l'écoute de mon comguide.

Plusieurs heures passent ainsi. J'arrive bientôt à la fin du livre. Plus qu'un chapitre... Si ça continue, il faudra que je quitte la salle et que j'aille chercher le volume suivant. Mais toujours rien. Les cinq restent immobiles et silencieux. A tel point, que je ne peux m'empêcher de me dire que ce mutisme ne peut qu'avoir été détecté par les beiges derrières leurs écrans, à l'abri, et que du coup il sont observés de prêt. Pourquoi prendre un tel risque ? Ils pourraient au moins faire semblant, parler de choses et d'autres, mais non, rien !

Je viens de finir le livre. Je regarde une dernière fois la table, toujours rien. Je me lève et m'apprête à quitter la pièce, pour aller chercher le tome suivant, quand j'aperçois du coin de l'œil le chef :

  • Le chef (avec les mains) : Je t'ai dit de te mettre dans un coin !
  • (avec les mains) : Je vais chercher le tome suivant, j'ai fini mon livre.
  • Le chef (avec les mains) : Mais tu ne comprends donc rien ! Tu te rassoies et tu ne bouges pas !
Presque comme si une force magnétique majeure ou un champ gravitationnel puissant venait de s'ouvrir depuis la chaise où j'étais assis il y a peu, je me retrouve projeté, malgré moi, sur celle-ci à nouveau, collé au dossier.
Mais que dois-je comprendre ? Que se passe-t-il ?

Je regarde encore autour de moi. Qu'est-ce qui aurait pu changer ? Qu'est-ce qui pourrait expliquer leur comportement ?
Et là, je vois quelque chose qui manque... Plutôt quelqu'un ! Ganelon !
Il n'est pas dans la pièce. Je ne l'ai pas vu depuis ce matin. Et je me rappelle ce qu'ils avaient dit hier :
  • méfies toi de lui, il travaille pour les beiges

Serait-ce possible ? Aurait-il compris quelque chose qu'il n'aurait pas dû ?
Je me rappelle une de ses phrases :

  • je n'ai pas confiance !
Et la remarque d'un autre, le petit maigrichon :
  • Il a ordre de te laisser tranquille.
E celle du mastodonte : 
  • Je me ferais un plaisir de lui apprendre à respecter les ordres et les bonnes manières.
Se pourrait-il qu'il est compris que je semble maîtriser mon comguide ? Je ne sais pas quoi faire. Suis-je en danger ? Je regarde les caméras, et j'en vois plusieurs braquées sur moi. Est-ce Jean ? Sont-ce d'autres beiges ? 

Pendant que je me questionne, mon comguide continue à réclamer sa pitance, affamé ! Je ressens une lutte intérieure, entre mon esprit et cet agglomérat électronique implanté et connecté à mes neurones. Et la douleur commence à monter ! Mais c'est comme si cette douleur ne venait pas de moi, mais du comguide. J'essaye de comprendre, tant que mon esprit ne vacille pas. Que se passe-t-il ?

Et là, je comprends, comme dans la salle d'interrogatoire ! La même impression ! Je suis sujet à une attaque des beiges via mon comguide. Ils veulent me voir réagir ! Mais comment ? Quelle bonne réaction avoir ? Suis-je sensé réagir seulement ? Mais la douleur augmente. Je me tiens la tête de manière instinctive. La douleur envahit tout mon cortex. Et mes mots sortent, presque sans contrôle :
  • J'ai mal ! Que m'arrive-t-il ? J'ai mal !
Les effets augmentent encore, et je me mets à genoux, quittant ma chaise. Le chef me fixe, semblant impuissant mais aussi semblant comprendre ce qui m'arrive. Il me glisse un message :
  • Le chef (avec les mains) : Tiens bon !
  • (avec les mains) : Que dois-je faire ? J'ai mal !
  • Le chef (avec les mains) : Résiste mais ne rompt pas ! N'indique rien qui pourrait laisser croire que tu maîtrises leur foutu machine !
Bien qu'il ne m'apporte pas d'aide directe, je me sens soutenu. Cela me redonne des forces. Toujours prostré à genoux, je continue, via mon comguide :
  • Que me faites-vous ? Est-ce encore un de vos tests ? J'ai l'impression de me retrouver dans votre salle de jugement. Pourquoi cette douleur ? Dans quel but ?
La douleur ne diminue pas. Je reste ainsi, figé, personne ne me prête attention. En fait non, je ressens les regards des autres, impuissants, et d'une certaine façon, compatissants.
  • Assez ! Que voulez-vous ? Je ne comprends pas ! 
Je comprends aussi que mes phrases n'ont plus les coupures conseillées par Nicolas. Tout le monde entend distinctement que je sais me servir de mon comguide ! Pour les beiges, c'est peut-être une bonne nouvelle, mais ces personnes-là, autour de moi ?
Voilà déjà plusieurs minutes que je me tiens ainsi, à terre, ma tête entre mes mains. Cela devient insupportable. C'est une torture mentale !
  • Assez !
Et là j'entends :
  • Ganelon : Vous voyez ! Il simulait... ses difficultés de langage ! Il s'exprime... normalement ! C'est un... menteur !
  • Une autre voix, d'un beige sans doute : Taisez-vous ! Non, ce n'est pas un menteur ! Il s'est adapté à son milieu, c'est tout ! Que ce serait-il passé s'il avait parlé normalement, à votre avis ?
  • Ganelon : On l'aurait... éliminé !
  • L'autre voix : Oui, et nous ne le voulons pas ! Nous avions un doute sur son bon fonctionnement, nous ne l'avons plus ! Il vient de nous le prouver. Mais maintenant, il est en danger car tout le monde l'a entendu. Ganelon ! Vous allez assurer sa sécurité à tout prix ! Si vous ne le faites pas, vous en paierez le prix bien plus que vous ne l'imaginez.
  • Ganelon : Quoi ? Vous n'allez... quand même pas... me demander de ... le protéger ?
  • L'autre voix : Si ! C'est un ordre. Et pour votre information, tout ce que nous venons d'échanger, il l'a entendu, mais pas les autres. N'est-ce pas, Leto ?
  • Oui, j'ai tout entendu ! Mais arrêtez ça, je vous en prie !
  • L'autre voix : Immédiatement !
Instantanément, la douleur s'est effacée. Je me rassois sur ma chaise, fourbu, en sueur. Mon regard, encore flou, entraperçois les autres qui me regardent, mi-compatissant, mi-agressif. 
  • L'autre voix : Ganelon, maintenant !
Et quelques secondes plus tard, Ganelon surgit dans la pièce, les yeux affolés, mais aussi avec une force de conviction, décuplée par sa peur. 
  • Ganelon : Oui, son comguide fonctionne... normalement ! C'est le premier... à qui cela arrive ! Le premier qui voudra s'en... prendre à lui aura.... à faire à moi ! Est-ce que c'est clair ?
Aucune réponse. Les personnes me regardent, sans bouger. Plus aucune conversation ne se tient déjà depuis le moment où je me suis écroulé de ma chaise.
  • Ganelon : Est-ce que c'est clair ?
Et la réponse vient, unanime, avec plus ou moins de vélocité :
  • Oui ! Nous ne lui ferons rien. Mais qu'il ne nous approche plus !
  • Le chef : Très bien ! Qu'il en soit ainsi ! Il est sous la responsabilité de Ganelon, et je prends la charge de veiller à ce qu'il ne vous importune pas. Il ne pourra que côtoyer le conseil.
Le conseil ? C'est ainsi que se nomme eux-mêmes ce groupe des cinq. 
  • Le chef : Je ne sais pas ce qu'ils vous ont fait, Leto ! Mais je pense qu'il vaut mieux que vous retourniez dans votre chambre pour aujourd'hui. Nous verrons demain.
  • Je vous obéis. Je suis épuisé.
Et d'un pas mal assuré, suivi de prêt par Ganelon, je retourne dans ma chambre. Ganelon s'arrête à la porte d'entrée, et avant de refermer la porte :
  • Ganelon : Je resterais... ici toute la journée et... la nuit s'il le faut. Peut-être que... le chef viendra me relever... ou un des membres... du conseil, mais il y aura toujours... quelqu'un pour surveiller votre... chambre, pour que vous... soyez en sécurité !
  • Merci, Ganelon ! Je n'en peux plus, je vais m'allonger et dormir.
  • Ganelon : Qu'il en soit ainsi !
Et il referme la porte. J'entends, avant de m'effondrer dans un sommeil d'urgence, le bruit du dos de Ganelon qui s'appuie sur ma porte, en position assise. Je disparais, je me disperse dans tout mon corps meurtri, mon comguide en surchauffe.

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