dimanche 18 juin 2017

Titre provisoire : l'isolement ultra connecté 26/ (chapitre 28)

Chapitre 28

Nous avançons très vite dans les couloirs, sas après sas. Une tension est palpable, notamment dans le regard de Jean. A chaque fois qu'il ouvre un sas, je le sens comme pris d'une peur panique, mais qui ne l'empêche pas pour autant d'actionner le mécanisme d'ouverture.

Les près de 100 personnes nous suivent, encadrés par quelques leaders, dont le chef bien sûr, mais aussi le poète et l'architecte. Le poète se tient derrière le groupe, les encourageant à aller plus vite. L'architecte, dans le premier tiers, exhorte avec son timbre de voix grave ceux qui ralentissent.



Pourquoi ralentissent-ils ? La peur ? La peur de l'inconnu ? Nul ne sait où nous mènera cette escapade. Peut-être serons-nous libres ? Peut-être serons-nous réincarcérés ? Je vois les visages suant de peur, mais aussi de l'effort de courir, effort qu'ils ne font plus depuis bien longtemps. Un en particulier me dévisage.

  • Êtes-vous Leto ? Êtes-vous notre sauveur ?
Je le regarde incrédule et ne sachant que répondre. C'est le chef qui répond pour moi :
  • Laisse-le tranquille ! Nous n'avons pas le temps pour cela maintenant !
Puis le chef me regarde et m'invite à continuer d'avancer, juste derrière Jean qui ouvre un nouveau sas. La porte s'ouvre, comme les précédentes. La première chose que je vois, c'est la lumière forte. ce sas serait-il le dernier ? On dirait la lumière du jour...
En arrière plan, je retrouve l'entrée par laquelle j'étais arrivée, ses baies vitrées, ses sièges et canapés, mais aussi en premier plan, ses gardes.

Et ceux-ci sont prêts ! Ils nous attendent ! Ils ont ces armes que Jean a utilisé contre moi tout à l'heure. Et ils semblent bien déterminer à les utiliser.
  • Le Garde : Veuillez réintégrer vos cellules ! Immédiatement ! Nous n'hésiterons pas à utiliser la force si nécessaire !
Jean se retourne vers moi et le chef. Déjà, derrière nous, nous sentons un mouvement de panique. Pour le moment, personne ne fait demi-tour, grâce à l'architecte et au poète qui les en empêchent et les calment. Mais le chef et Jean sont tremblants. 
  • Jean : Que faisons-nous ?
  • Le chef : Nous n'avons plus le choix ! Il nous faut avancer !
  • Jean : Mais ils ont des armes, et nous n'en avons qu'une seule - montrant celle qu'il avait pointé sur moi -.
  • Le chef : Nous sommes nombreux ! Nous pouvons y arriver !
  • Jean : Le nombre ne change rien. Ces armes sont redoutables !
  • Le chef : Leto, qu'en penses-tu ?
  • Jean : Oui, Leto, qu'en penses-tu ? Que devons-nous faire ?
  • Si nous revenons en arrière, nous n'aurons plus aucune autre opportunité, n'est-ce pas ? Et pour toi, Jean, je n'ose même pas imaginer ce qu'ils vont te faire...
La voix des gardes beiges retentit à nouveau :
  • Le Garde : Docteur Jean, nous ne savons pas pourquoi vous faites cela, mais si vous faites en sorte que tout ceci s'arrête immédiatement, nous en tiendrons compte lors de votre procès.
  • Jean : Vous voyez ! Ils vont me condamner !
  • Le chef : Et tu veux sauver ta peau ?
  • Jean : Évidemment ! Je ne veux pas vous trahir, mais que puis-je faire ?
  • Tu peux commencer par me faire confiance, puisque c'est ce que vous avez choisi de faire en m'implantant cette puce différente...
  • Jean : Quoi ? Mais que pouvons-nous faire ?
Jean commence a s'avancer les mains en l'air vers les gardes d'un pas.
  • Le chef : Attends, Jean ! Leto, qu'as-tu en tête ? Il ne s'agit pas de ce que "nous" pouvons faire, n'est-ce pas ?
  • Non, pas vous ! Moi !
Et j'avance, me plaçant devant Jean qui s'est arrêté sur l'injonction du chef. Les deux me regardent avec une forme d'espérance. Je sens le regard des cent autres derrière moi plus comme une incompréhension, une peur absolue.
  • Je ne vous préviendrais qu'une seule fois ! Laissez-nous sortir !
  • Le Garde : Et puis quoi encore ? Sinon quoi !? Nous sommes armés !
  • Moi aussi...
Le garde me fixe alors, dubitatif. Les autres gardes qui l'entourent sont déstabilisés, mais pas au point de nous laisser passer. Ils se sentent forts.
  • Le Garde : Je ne vois aucune arme dans vos mains ! Vous bluffez ! Ca suffit, retournez dans vos chambres !
  • Ce ne sont plus nos chambres, c'étaient nos cellules. Et mon arme n'est pas dans mes mains... Je vous aurais prévenu...
Après un moment, court, où les gardes se consultent, hésitant à passer à l'action. En venir à la force serait d'une certaine façon détruire ce petit monde, mais ont-ils le choix ? Le plus gradé, celui qui s'est exprimé depuis le début, entre en conversation cryptée avec son supérieur hiérarchique.
Je n'ai aucun mal avec mon comguide à trouver la fréquence et avec un peu de calcul, je trouve le moyen de déchiffrer la conversation.
  • Supérieur : ... pouvons pas nous permettre de les laisser sortir.
  • Le Garde : Mais qu'adviendra-t-il de tous ces gens ? Ils ne pourront plus être comme avant, libres comme avant ?
  • Supérieur : Libres ? Ils ne l'ont jamais été. Aucun ne sortira d'ici, ni par le passé, ni dans le futur, ni maintenant. Nous avons les mains libres. Veuillez procéder !
  • Le Garde : L'ordre est donc confirmé ?
  • A votre place, je réfléchirais à deux fois avant de confirmer votre ordre, monsieur...
Tout d'un coup, le Garde se fige. Aucune communication pendant plusieurs secondes. Il regarde devant lui, et m'observe. Est-ce bien moi qui vient de m'infiltrer dans cette communication protégée et privée ?
  • Supérieur : Qui a parlé ?
  • Le Garde : Je crois que c'est l'un des révoltés. Celui qui se tient face à nous et qui nous a menacé.
  • Supérieur : Comment a-t-il pu faire cela ? Quelle explication avez-vous ?
  • Le Garde ; Je n'en ai aucune. Notre système est inviolable.
  • En effet, il l'est, ou plutôt, il l'était.
  • Supérieur : Comment faites-vous cela ? Qui êtes-vous ?
  • Peu importe qui je suis ou comment je fais, je suis et je fais. Maintenant réfléchissez bien à l'ordre que vous allez confirmé ou pas !
  • Supérieur : Ne me menacez pas !
  • Ce n'est pas vous qui êtes menacés, mais vos hommes...
  • Supérieur : Mais vous n'avez aucune arme, à part celle du Docteur, ce qui est bien peu face à tous nos hommes !
  • Le Garde : Il a dit que son arme n'était pas dans ses mains...
La connexion reste silencieuse un instant. Je comprends que le supérieur est en train de discuter avec ses collègues pour décider de la marche à suivre. Je devine presque la conversation, comme si je cassais les barrières des transmetteurs.
  • Les supérieurs : Cet individu est peut-être fou ? Ou il peut être une découverte extraordinaire. Il nous faut nous emparer de lui et l'étudier. Ne serait-ce pas trop dangereux ? Allons, c'est un cadeau pour la science ! Oui, mais que faisons-nous des autres ? Nous les supprimons ! Nous aurons d'autres patients qui arriveront plus tard, comme toujours. Et entre temps, nous l'étudierons, lui !
  • Croyez-vous que j'ai envie de me laisser "étudier" ? Et qui plus est de vous laisser tuer toutes ces personnes qui n'ont rien fait de mal ?
  • Les supérieurs : Comment ? Comment fait-il ? Nous sommes dans une chambre d'isolement ! C'est impossible !
  • Impossible en effet !
  • Les supérieurs : Vous voyez ! Il nous faut l'étudier ! Nous allons faire un pas de géant dans la connaissance ! Oui, mais de quoi est-il capable ? Quoi, de casser les filtres de protection, les chiffrements des communications ? Et alors, que peut-il faire contre nos paralyseurs mentaux ! Alors, c'est décidé ! Oui, c'est décidé !
Et la communication se rouvre avec le garde gradé :
  • Supérieur : Nous vous donnons l'ordre de tous les éliminer, sauf le Docteur Jean et cet homme !
  • Le Garde : Bien compris !
La communication s'arrête brusquement. Le gradé se retourne vers ses hommes, donne ses ordres et d'un signe de la main, donne le signal de l'attaque.
Tout ce temps, moi, je me suis préparé. Depuis le début de la conversation chiffrée, j'ai augmenté mon inter-action avec mon comguide, le poussant dans ses limites, accoler à mes neurones. Mon cerveau reptilien, celui en charge de l'instinct de survie, est directement connecté à mon comguide. J'ai fait les liaisons nécessaires.
Pendant que le garde transmettait ses ordres, moi, avec le langage des signes, je donnais l'ordre aux autres, via Jean et le Chef, ainsi que le poète et l'architecte, de se mettre à l'abri comme ils pouvaient, derrière moi. Sans discuter, les consignes sont passées dans mon dos, dans un calme et un silence ahurissant. Je sens une centaine de paires d'yeux me fixer, ne comprenant pas ce qui va se passer, mais avec un espoir fou qui s'élève.
Et cet espoir, c'est un chant qui s'empare de mon cerveau, décuplant encore plus les signaux de mon cerveau primitif, mais aussi celui qui héberge les notions de communautés, de compassions, d'humanité. Mon comguide est prêt !

Les gardes pointent leurs armes sur nous et déclenchent les hostilités. En un instant, mon comguide renverse les effets, et chacun des gardes se retrouvent au sol, immédiatement au mieux sonné, au pire mort. Je pleure déjà pour ces êtres humains qui ne méritaient pas cette fin tragique. Je ne suis pas un assassin, mais j'ai le droit de défendre ma vie et celles de mes frères !

Le gradé, qui n'avait pas sorti son arme, regarde ahuri autour de lui, tous ses hommes à terre. Il se retourne vers moi, tendant son arme dans ma direction. Je le fixe des yeux et j'attends.

Il reste ainsi pendant de longues secondes, hésitant à appuyer sur la gâchette. Il me regarde, constate autour de lui les gardes morts ou sonnés. Il voudrait réagir, mais il réfléchit.
Oui, réfléchit !
  • Je vous avais prévenu... Veux-tu finir comme tes hommes ? J'ai fait ce que j'ai pu pour ne pas les tuer. Mais certains étaient trop fragiles... J'en suis sincèrement désolé.
  • Le Garde : Je... ne peux pas désobéir ! Je... suis obligé...
  • En es-tu si sûr ? Pourquoi obéir et mourir ? Est-ce que cet ordre te semble juste ? Est-ce que ces hommes et femmes derrière moi méritent la mort que tes supérieurs t'ont ordonné de donner ?
Le garde reste prostré. Il me fixe mais en même temps, je sais qu'il est en train de réfléchir, de douter. Il doute des ordres mêmes. Il doute du bien fondé de tout cela. Il abaisse son arme, la range dans son étui.
  • Le Garde : Cet ordre était immoral. Mais tous mes hommes morts ?
  • Je n'ai malheureusement pas eu le choix, vu le nombre. Je ne pouvais pas être plus précis. Si je compte bien, cinq de tes hommes sont morts. C'est une tragédie, et je m'en voudrais jusqu'à la fin de ma vie pour cela. Mais tous les autres sont bel et bien vivants. J'ai fait ce que je pouvais, en me protégeant moi et mes compagnons.
  • Le Garde : Je comprends. Mais tu devras être jugé un jour pour cela !
  • Et toi ? Et tes supérieurs ? Pour cet ordre immoral ? Pour cette transmission de cet ordre immoral ?
Le garde ne bouge plus. 
  • Nous avons quelques personnes parmi nous qui peuvent aider tes hommes qui souffrent encore pour les soigner. Acceptes de nous laisser passer, et nous aiderons tes hommes avant de partir. Mais décides toi vite car le temps presse, tant pour eux que pour nous !
  • Le Garde : Pourquoi feriez-vous cela ?
  • Parce que vous n'êtes qu'un maillon de la chaîne, et que vous n'êtes que d'une responsabilité limité dans ce qui vient de se passer, mis à part, peut-être, toi, qui a transmis les ordres...
  • Le Garde : Je ne demande rien pour moi, mais si vous pouvez aider mes hommes ? Allez-y ! Et vous avez ma parole ! Vous êtes libre de partir. Mais je ne peux rien vous promettre pour la suite...
  • Je sais, ils nous traqueront. Bien laisse moi faire donc !
Je me retourne, mais je vois déjà plusieurs de notre communauté, ceux qui ont des connaissances médicales, qui se précipitent vers les soldats au sol. Chaque soldat est pris en charge. Les autres compagnons aident comme ils peuvent : apportant de l'eau, déplaçant les corps des morts sur un côté de la salle, avec humilité et respect, en les couvrant d'un drap.
Le gradé observe tout cela sans bouger. Je m'approche de lui. Il me regarde dans les yeux, maintenant que nous sommes à deux mètres l'un de l'autre. Son regard n'est plus agressif, il voit comment mes compagnons s'occupent de ses hommes, avec respect et attention. Il revient sur moi. Et sans utiliser le comguide, car il a dû apprendre à utiliser sa voix pour ceux qui arrivent dans ce site :
  • Merci !
Je m'incline et je mets ma main sur son épaule. Il me sourit presque.
Derrière moi, le chef, très près, comme une garde rapprochée, me fait signe qu'il faut que nous ne tardions pas...

Les gardes ont tous reçu les premiers soins, ils sont stabilisés. Je regarde une dernière fois le gradé. Il a constaté lui-même déjà la situation. Il me fait signe de la main, indiquant la sortie, presque amicalement.

Nous sortons dans le calme, enfin, de cet établissement soit-disant hospitalier, mais en fait une prison et un centre de recherches sur des personnes non consentantes. Je ne peux m'empêcher de penser que ce que je suis devenu fut aussi contre ma volonté.

La fin justifie-t-elle les moyens ?

Nous nous éloignons du site et nous nous enfonçons dans la forêt proche. Que sera demain ?
Mes compagnons me regardent avec une intensité qui me fait froid dans le dos. Me prendraient-ils pour un dieu ? Je ne suis rien de tout cela, je ne suis qu'un homme, et pas un chef non plus ! Je n'ai jamais demandé tout cela... Et je suis qui plus est responsable de morts !

Et ce trouble m'envahit, me faisant prendre une distance imprévue avec mes "compagnons". L'histoire n'est pas finie ! Elle ne fait que commencer....

Imprimer la page