samedi 22 juillet 2017

Planète isolée : Chapitres 13 et 14

Chapitre 13

Cette nuit, me voilà scrutant le ciel, en haut de la cime d'un arbre, près de mon drapeau rouge, et avec le faisceau lumineux bricolé. Il n'a pas l'air très solide. La pièce critique semble fatiguée. Je n'aurais droit sans doute qu'à un seul usage.

Je me suis installé le plus confortablement possible, avec un harnais au cas où je m'endormirais. Je regarde la voute étoilée. Je vois les étoiles, je distingue même quelques planètes du système dans lequel je me trouve. Le ciel est totalement dégagé, c'est une chance.



Les heures passent, mes yeux se fatiguent. Je prends de la boisson énergisante, qui fait partie du lot des vivres de secours. Elle me réveille d'un coup. Je ressens ses effets dans mes veines qui palpitent à plein régime. Je sens mon cerveau qui est en ébullition, totalement éveillé.

Mais les heures continuent de s'effilocher les unes après les autres, et je ne vois toujours aucune trace de vaisseaux, de réacteurs, même à une distance plus lointaine. Seul ! Je suis seul...

Il ne faut pas me décourager... Ce ne sera pas aujourd'hui. Demain soir peut-être ?

Je tombe de fatigue et je n'arrive pas, malgré les effets énergisants de la boisson, à m'endormir, suspendu ainsi tel un fruit bien mûr au dessus de la frondaison.

Machinalement, avant de fermer mes yeux, je regarde vers le sol. Suis-je en danger ici ? A priori, non ! Nos ancêtres montaient bien dans les arbres pour se protéger des prédateurs... Alors je dois être en sécurité aussi, autant que dans mon cockpit.

Au petit matin, je reprends mes esprits. Mon corps est un peu endolori car le harnais coince mes hanches. Je regarde une dernière fois vers le ciel, mais le Soleil s'est déjà levé et on ne voit plus les étoiles. Je redescends donc de mon arbre, en faisant attention à mon bricolage. Il me servira une autre fois...

Arrivé au sol, je mange une part du "lapin" attrapé hier et je bois de l'eau filtrée par le cuiseur. Que vais-je faire ? Me voici coincé ici !

Non ! Je ne dois pas mollir ! Je vais retourner dans la forêt et chercher la nourriture de mes pièges. Cette fois, j'espère que ceux que j'ai cachés ne seront pas vides !

Comme d'habitude, le trajet me prend plus d'une heure, évitant les zones humides et suivant les tracés sur les arbres. C'est beaucoup plus facile ainsi !

Et là, quelles bonnes surprises ! Sur les quatre pièges, trois ont pris des animaux : un rongeur, un "lapin" (décidément, ils doivent pulluler) et une espèce de hérisson. Je prends d'énormes précaution avec ce dernier car je me doute que ces épines ne sont pas inoffensives. Le quatrième est vide, mais il n'est pas non plus fermé. Il n'a juste attiré aucun animal.

Je suis rassuré. Ma tactique de les déplacer dans des endroits plus discrets à fonctionner ! Et là, j'ai de quoi tenir deux jours !

Je replace les pièges en position et je m'en retourne vers le campement. Tous ses fruits et ses baies que je dépasse ! Ah, si seulement je pouvais savoir ce qui est bon ou pas ? Cela me changerait et surtout cela m'éviterait de devoir dépendre de ces pilules de compléments alimentaires. Le stock est certes important (plusieurs semaines), mais des vitamines fraîches seraient plus profitable.*

Ce soir, je me fais plaisir, Je prépare le "hérisson", en faisant attention à ses épines, et je le fais cuir doucement. Je goûte. Fameux ! Je crois n'avoir jamais manger quelque chose comme cela auparavant !

Je poursuis ma journée à essayer d'améliorer mon assemblage de torche pour l'espace. Je rajoute des sécurités, des systèmes qui détectent si le faisceau chauffe trop, pour éviter qu'il ne fonde, ce qui est ma plus grande inquiétude.

Cette nuit, je remonterais à nouveau dans l'arbre. A nouveau, je scruterais le ciel. A nouveau, l'espoir se fera, et peut-être s'évanouira. Mais je recommencerais toutes les nuits. C'est ma seule chance !


Chapitre 14

Durant la nuit, mes rêves sont multiples. Je vois mes sœurs et la prêtresse qui m'entourent de leurs bras et de leurs consciences. C'est un spectacle rassurant, un soutien moral que j'apprécie et que mon enfant semble apprécier aussi. Elles me parlent mais je n'entends pas leurs voix. Je devine des mots d'encouragements et de préventions. Elles me désignent certains fruits avec une forme négative, et d'autres avec une forme positive. Je comprends qu'il me faut choisir avec soin ce que je dois manger.

Je vois également une ombre blanche qui se penche sur moi, qui me porte des soins, qui est bienveillante. Je ne sais pas qui est cette ombre ? Est-ce une de mes sœurs ? La prêtresse qui par sa conscience sans limite se rapproche de moi et me soigne ? Je ne sais pas.

Je vois enfin des scènes de luttes, de combats, une rage de survie ! Mon enfant s'affole. Il a peur. Moi aussi ! Que veulent dire ces images violentes ? Dois-je me préparer à un combat ? L'humain ?

Il est vrai que je ne suis pas retournée dans la forêt pour voir s'il s'était encore rapproché de mon campement. Mais pour le moment, je ne peux pas. Je mange quelques fruits. Il me faudra aller en chercher d'autres. Mais je dois recommencer ma séance de rituel initiatique pour mon bébé !

Je me remets allongé sur le sol et je recommence : mains sur le vente, expiration profonde, tendre le dos vers le ciel, et accentuer le tout dans une série de vagues, telles une mer affalant ses bras humides sur le rivage par succession d'écumes. Mon esprit reste libre et ouvert, sans attache. Sans but, ni profit ! Je reste ainsi longtemps, parfois en observation de mes pensées pour les laisser s'évanouir, méditation subjective, parfois en méditation active, la concentration sur mon impermanence et le cycle du vivant, éternel et précieux, qui m'entoure. Lorsque j'arrive enfin à confondre les deux, j'atteints un niveau de conscience de moi et de mon enfant. Celui-ci me suit dans mes exercices. Bien sûr, il n'est pas aussi calme que moi et son esprit reste embrouillé par les futilités de son égo. Mais il me suit tout de même.

Au bout d'un moment, je sens que l'exercice commence à le mettre en panique. Il n'arrive pas à se défaire de son égo, de son moi premier, pour plonger dans son moi profond. Je dois arrêter là !

Je me relaxe donc, fais des exercices de délassement. Je laisse mon corps allongé, j'étends les bras et les ramènent sur moi, doucement. Je fais circuler mon souffle comme une boule d'argent dans tout mon corps, donnant de la lumière et de l'espoir. Il se calme à nouveau.

Une fois revenue à moi, je me relève et décide d'aller dans la forêt pour récolter fruits et baies, et voir si l'humain s'est rapproché.

J'observe encore que les fruits et les baies repoussent à une vitesse dépassant la normale par rapport aux autres écosystèmes. Tant mieux pour moi, mais aussi un danger, car cela, je le sais maintenant, provoque l'accélération du processus de la naissance. Je me rappelle de mes rêves, et je tiens compte de leurs avertissements. Je choisis donc les ressources que mes sœurs m'ont conseillées via mes rêves. Cette union par la pensée du tout est un réconfort pour chacune d'entre nous. Nous ne sommes jamais vraiment seul, pour peu que nous prêtions attentions à notre moi profond.

Je cherche les traces de l'humain. Au bout de quelques temps, assez loin de mon camp, je découvre ses traces de pas. Décidément, ils ne savent pas se fondre dans la nature, le grand tout ! Ces traces sont tellement nettes, que je pourrais en déduire exactement ses mouvements.

Je ne retrouve pas les pièges là où ils étaient auparavant. Il a dû les déplacer, ce qui explique qu'il se soit éloigné. Mon stratagème a donc fonctionné. J'en retrouve quand même un, un peu trop près de mon campement. Je vois que les autres sont éloignés. Je ne vais pas l'encourager à aller plus loin ou à chercher les raisons. Je décide donc de ne déclencher que celui qui est le plus proche, pour l'inciter à se déplacer un peu plus loin encore. Comme d'habitude, contrairement à ses cafards, je ne laisse pas de traces de mon passage en appliquant la technique du déplacement furtif.

Je rentre à mon bivouac, rassurée. Je vais pouvoir passer à la deuxième étape. Cette fois, c'est durant la nuit que je dois le faire.

Je passe la journée à ranger les provisions, à scruter aussi de temps en temps le ciel. Mon contact avec mes sœurs a dû permettre de leur donner un signal de mon existence. Reste à savoir si elles savent où je me situe ?

La nuit approche, je me prépare donc au rituel suivant. Celui-ci est plus difficile encore, bien que physiquement, il soit plus facile.

Cette fois, assise en croisant les jambes l'une sur l'autre, je commence par cette même respiration profonde au niveau du bas-ventre. Mon enfant, comme pour m'accompagner, se met dans une position qui me rend la posture plus agréable. Plus je pousse vers le bas-ventre, plus mon enfant sombre dans un état second, proche du mien.
La pensée s'accélère. Les images viennent comme si une multitude d'yeux s'ouvraient en moi et m'envoyer des signaux en parallèle. Pour le moment, mon bébé résiste. Il n'apprécie pas cet afflux.

Je continue. Les sens se décuplent : les odeurs se multiplient, les sons s'amplifient, le sens du vent sur ma peau, du sol sous mes jambes se fait plus pressant. Je suis maintenant en ouverture totale de mes sens. Et je plonge... Mentalement, je me laisse envahir par ses illusions des sens. Un par un, je les contemple. Puis un par un, je les fends par une observation passive, conjointement à une concentration sur mon moi profond. Mon enfant apprécie le jeu. De ses mains, virtuellement, il tranche lui aussi ses illusions. Puis il ne reste plus rien. Plus rien que moi et lui, et notre moi profond. Nous restons là un long moment, comme une douche fraîche en plein moi d'été. Elle revigore notre esprit, notre corps. Nous sommes unis, esprit, cœur et corps.

Mais ce n'est que la première étape. Je ne dois pas aller trop vite. Je dois arrêter ici. Mon enfant ne supporterait pas d'aller plus loin, maintenant. Il faut qu'il s'habitue à cet état intermédiaire.

Je mange quelques fruits, sélectionnés, et je m'endors profondément.