mardi 25 juillet 2017

Planète isolée : Chapitres 19 et 20

Chapitre 19

Le Soleil est déjà au delà de la mi-journée quand je reprends mes esprits. Je sens toujours mon bras qui a arraché les fils endolori. Comment ne suis-je pas mort ? Avec le niveau d'énergie utilisée, j'aurais dû y rester. Je n'avais pas prévu que le phare provoquerait une telle dispersion d'énergie. J'avais anticipé des court-jus, avec de multiples fusibles, mais pas cette éventualité de diffusion de chaleur si intense.

Au lieu que les coupes-circuits aient grillés de l'alimentation vers le phare, c'est l'inverse qui s'est passé, engendrant par la chaleur et la fonte de ces pièces, des ponts électriques qui ne coupaient plus l'arrivée électrique mais la maintenait grande ouverte.

Comment ais-je survécu ? Je regarde autour de moi, sur l'arbre, là où mon corps était accroché par mon harnais métallique, je vois une trace de brulure intense. C'est l'arbre qui a absorbé la plupart de l'énergie ! L'arbre, pas sa structure interne humide, a fait masse. L'électricité s'est propagée à travers moi, jusqu'à mon harnais, puis jusqu'à la terre. Il a joué le rôle de paratonnerre.

Mon corps endolori, je reprends petit à petit conscience de celui-ci, membre après membre. Je ressens pendant à ma ceinture mon assemblage. De ma main gauche encore hésitante, je le saisis et l'observe. Le phare a grillé, comme je m'en doutais. Hélas... Je ne pourrais plus faire de signaux.

L'ont-ils reçus ? Ou suis-je condamné ici ? Entre cette vallée inhabitable et cette forêt étrange et angoissante...

Doucement, je redescends jusqu'au sol. Je prends plusieurs verres d'eau. Je mange une ration, n'ayant aucune autre prise restant d'hier à manger. Je dois retourner dans la forêt, mais pas tout de suite. Avant je vais me faire un check-up.

Je saisis la trousse de secours. Pas grand chose d'utile dedans. Un tensiomètre, un thermomètre électronique... Bon, c'est déjà ça. Je prends ma température : 36,5°. Un peu en dessous, mais le froid de la nuit et ma position dans le vide, suspendu à mon harnais, ont pu faire descendre un peu mais pas trop celle-ci.
Ma tension est normale, un peu faible, mais normale. Donc a priori, je n'ai pas de séquelles de ce côté là. Je pratique quelques mouvements de gymnastique pour vérifier mon équilibre, ma coordination. Pareil, rien d'anormal.

Je vais donc dans la forêt retrouver mes pièges. Je sens quand même que ma démarche est un peu pataude, comme alourdie. Je suis encore un peu groggy. Je mets un peu plus de temps que d'habitude pour arriver au lieu final.

Je suis agréablement surpris. Les quatre pièges ont fonctionné et sont remplis d'animaux comestibles. Voici qui me rassure et me donne du baume au cœur ! Un par un, j'attrape les animaux, une fois endormis, et je les mets dans mon sac. Je remets en place le mécanisme pour chacun.

Je me retourne et je commence à faire quelques pas pour revenir à mon campement. En levant la tête, je vois que le Soleil est déjà en train de se coucher. Il faut que je me presse. Mais j'entends un bruit près de moi. Un bruissement dans des feuillages d'arbustes... Je me retourne, mon arme dans ma main. Je ne vois rien, mais je sais ce que c'est.

J'entends un grondement, que je dirais à quelques dizaines de mètres. Je ressens un frisson qui parcourt mon épine dorsale. Mes poils se hérissent. Ma vision s'intensifie. Mon pouls s'accélère. Mon cerveau découpe le temps en tranches de plus en plus lentes. Je cherche de tous mes sens la provenance de ce grondement.

Silence... Mais de temps en temps un bruissement à gauche, puis à droite... Où est-il ? Je m'accroupis en position de défense, pour offrir la plus petite surface d'attaque, mais aussi pour être prêt à bondir si nécessaire. Je ressens comme un souffle chaud qui se rapproche, mais je ne vois toujours rien.
La nuit se fait oppressante dans la forêt, malgré le Soleil encore dans le ciel, les arbres masquant la lumière rasante. Je vois de moins en moins. Je me doute que pour lui, c'est l'inverse.

Je recule doucement, toujours fléchi, cherchant à fuir mais sans tourner le dos, et sans donner la sensation de peur. Je dois me maîtriser. Toujours rien ! Mais je sais qu'il est là !

En reculant, je fais craquer une brindille au sol. Je m'arrête et là, je le vois ! Enfin, je vois son ombre à cinq mètres de moi. Il est énorme, mais je ne distingue pas correctement sa réelle apparence. Mais indiscutablement, il est énorme, au moins 70 kg, et ses yeux ! Ses yeux d'un vert transperçant la nuit ! Froids ! Affamés !

Je tire une première fois ! Il fait un bon de côté et disparaît à nouveau dans les feuillages. Mais il est toujours là ! J'entends son souffle ! Je continue de reculer, mais je ne sais même plus dans quelle direction. Simplement à l'opposé de lui ! Je recule, toujours attentif et mon adrénaline afflue toujours plus fort dans mes veines. Mes muscles sont bandés ! Mes yeux affutés !

Une deuxième fois, à moins de dix mètres, il ressurgit, avançant lentement, à pas de loup pourrais-je dire... Je tire une seconde fois. Mais il fait à nouveau un bond et redisparaît. Je commence à paniquer... Voilà deux fois que je tire et que je le loupe ! Pourtant je suis un bon tireur ! Mais c'est comme s'il anticipait mon action...

Une troisième fois, et le jeu recommence et il s'évanouit à nouveau. Mais je sens qu'il est toujours là... Et moi je recule encore, et encore...

Chapitre 20

C'est la fin de l'après-midi quand je me réveille. Ma fille dort encore. Le troisième rituel, même si nous n'avons pas pu aller au bout, l'a épuisé elle-aussi. Je me lève doucement, pour chercher quelques fruits de réserve et je les mange doucement, comme pour ne pas la déranger.

Je vais devoir retourner dans la forêt pour prendre quelques fruits. Mais je vais rester à l'orée de celle-ci, car la nuit ne va pas tarder, dans une heure ou deux. Je me lève et me déplace avec le mouvement indicible que l'on nous apprend très jeune, pour ne faire aucun bruit, ne provoquer aucun mouvement de l'air et maîtriser ses effluves corporelles. Ainsi, je garde ma fille bien tranquillement endormie dans mon ventre.

Voici les fruits que je voulais. Je les ramasse et je prends aussi quelques baies un peu plus loin. Je pense que j'en ai assez. Cette nuit, il va me falloir recommencer et aller au bout du troisième rituel. Je n'en ai pas assez. Mais je ne veux pas vider ces plantes de leur bienfait, alors je m'enfonce un peu plus dans la forêt. Là, je peux à nouveau ramasser d'autres fruits et baies.

Soudain, j'entends une détonation ! Elle est très proche ! L'humain ! Il est tout proche ! Je me mets en position de combat. Pourquoi et sur quoi tire-t-il ? Pas sur moi, puisque le bruit est à près de cinquante mètres, et ces cafards ne savent pas nous détecter sans leurs appareils spéciaux. Et s'il en avait eu un, il m'aurait déjà retrouvée.

Une deuxième détonation ! Elle se rapproche ! Je dois me préparer au corps à corps, mais je ne sais pas si j'en aurais la force. Je n'ai que mes mains pour me défendre. Ce n'est pas mon réflecteur qui va me sauver de lui !

Une troisième détonation ! A moins de dix mètres ! Et je le vois, il est à genoux ! Il recule en se dirigeant vers moi. Il ne m'a pas vu. Mais qu'est-ce qu'il regarde ainsi ! Je sens d'ici ses effluves d'hormones humaines, puissantes, la peur, la panique !

Un ougla ! Ce ne peut être qu'un ougla ! Et vu les traces d'hier, ce doit être le grand spécimen ! L'humain n'a aucune chance ! Son arme est inefficace ! Le ougla anticipe les interactions nerveuses de ses proies ! A peine l'humain décide-t-il de tirer que le ougla doit s'écarter du champ de visée.

Que dois-je faire ? Il continue de reculer vers moi ! Et mon enfant qui se réveille ! Elle a peur ! "Maman, le ougla est dangereux !". Oui, je sais, mais j'ai un réflecteur ! "Oui, mais pas l'humain !". Et alors ? Ce n'est pas mon problème ! Qu'il se fasse manger par le ougla, bon débarras !

Je vois alors à mon tour le ougla qui s'est glissé sur le côté de l'humain. Celui-ci ne l'a pas senti. Il est sur son flanc droit, à cinq mètres de moi. Il ne m'a pas senti, grâce à mon déplacement indicible. Il va attaquer l'humain, c'est sûr. Et cette fois, il ne pourra pas réagir et tirer.

"Maman !" Sans comprendre pourquoi, au moment où le ougla gigantesque se jette avec ses griffes dressés, ses crocs grands ouverts sur l'humain, je fais moi aussi un bond dans sa direction. L'humain est affolé ! Il vient de comprendre qu'il est trop tard pour lui ! Le ougla est déjà sur lui, plantant ses griffes avant dans les cuisses de sa proie. Mon bond m'a ramené à sa hauteur et je place mon réflecteur droit sur lui ! Ébloui, le ougla est perturbé ! Il relâche la pression sur sa proie, arrachant une partie de chair d'une des jambes de l'humain. Je me place entre l'humain et le ougla, et celui-ci recule, d'abord lentement, assoiffés par l'odeur du sang qui coule de la blessure infligée. Mais il renonce devant l'intensité de mon réflecteur et s'enfuit. Je l'entends clairement fuir, loin, très loin.

Je me retourne aussitôt verts l'humain, en position d'attaque ! Mais il me regarde, déjà les yeux vitreux de douleurs se tenant la jambe. Il me regarde éberlué mais sombre en quelques secondes dans l'inconscience. Je m'approche doucement, avec précaution. J'observe sa blessure. Sale blessure ! Il va mourir avec ce sang rouge qui coule à flot !

"Maman !" Quoi ? Que veux-tu ? "Tu l'as sauvé, ce n'est pas pour le laisser mourir ici ?"

Je suis consternée... En effet, j'analyse mes actions : je viens de défendre un humain d'un ougla plutôt que de le laisser se faire dévorer ! Pourquoi ? Pourquoi ais-je fait cela ? Ma fille, pourquoi ?
"Ce n'est pas toi qui m'a appris que toutes les vies avaient leur importance ?"

Je regarde le corps de cet humain ! Peau blanche derrière ses vêtements ! Horrible ! Bon, si je l'ai effectivement sauvé, je ne peux pas rester sans rien faire ! Mais quoi ? Je commence par lui déchirer un morceau de son pantalon, qui de toute façon était déjà en piteux état. Je lui fait un garrot à sa blessure pour que le sang cesse de couler.

Et maintenant, je fais quoi ?