samedi 29 juillet 2017

Planète isolée : Chapitres 26, 27 et 28

Chapitre 26

Je commence à ressentir une partie de mon corps, essentiellement la tête. En particulier, je sens la lumière, ou son absence, au travers de mes paupières. Je n'arrive toujours pas à les ouvrir. Je suis trop profondément encore enfoui dans mon mon subconscient. J'ai beau essayer de remonter, je n'y arrive pas. Un blocage s'opère. Je cherche à en comprendre la raison...

Je ressens cette odeur camphre, toujours. Je sens que la lumière est absente. Ce doit être la nuit. Je n'entends pas grand chose, hormis, un peu loin, une respiration profonde, d'un rythme particulièrement lent, et qui n'est pas la mienne.



J'essaye de faire le tour de ma conscience. J'entends, je sens les odeurs, je commence à retrouver la vue mais, ne contrôlant pas mon corps, je ne vois rien puisque mes paupières sont closes. J'essaye de descendre plus bas dans mon corps. Je sens mon buste inspirer et expirer. Je sens mes épaules mais mes bras me sont distants, comme s'ils étaient loin de moi. Quand à mes jambes, je ne ressens rien en dessous du nombril.

La blessure doit être vive et mon corps protège mon esprit en déconnectant les liens nerveux, ce qui explique l'absence de douleur mais aussi l'absence de contrôle de mes muscles.

J'entends le souffle qui s'interrompt et un bruissement d'air qui s'approche de moi. On tourne autour de moi. Je ressens sur mon buste une pression, mais je ne sais pas ce que c'est. Je ressens un liquide qui entre dans ma gorge, lentement. Mes papilles gustatives ont du mal à déterminer ce que c'est, mais mon corps semble l'accepter et sans effort j'ingurgite ce qui m'est introduit.

On me nourrit, on me soigne. C'est une évidence. Mais qui ? Cet être bleu ?

Et cette voix qui revient, non pas par mes oreilles, mais plus profond, comme venant de mon centre où je suis enfermé, cet état comateux. Cette voix me parle doucement. Ce ne sont pas des mots, mais des idées, des concepts : paix, soins, aide...

Et elle recommence : paix, soins, aide... Je dois comprendre sans doute qu'elle veut la paix, qu'elle me soigne et qu'elle m'apporte son aide.

Brutalement, la voix corrige : paix, soins pour nous, aide pour nous... Et recommence : paix, soins pour toi, soins pour nous, aide pour toi, aide pour nous...

Elle m'aide et me soigne, mais attend en retour la même chose. Mais dans mon état, je ne peux rien faire. Je suis incapable de bouger ! Je ne comprends pas...

Bientôt... danger, aide nous, soigne nous...

Bientôt ? Danger ? Je ne comprends pas. Sauf peut-être le "bientôt" au sens où je vais sans doute sortir de mon comas bientôt. Mais "danger" ? Danger pour qui ? Pour moi ? Pour cette voix ?

Je sens la voix qui s'éloigne et le liquide qui cesse de couler, ainsi que l'odeur du camphre qui s'est amplifié. Je replonge à nouveau dans mon isolement mental. Mais je suis intrigué... Je tourne les mots dans mes pensées sous-conscientes. Je ne comprends pas...

Chapitre 27

La nuit est tombée. J'ai fait des provisions de fruits et de baies, toujours celles conseillées par mes sœurs. Mais dans mes rêves, la prêtresse m'a montré une autre sorte de fruit. Au début, j'ai pensé qu'il fallait que j'ajoute ce fruit à mon alimentation. Mais j'ai vu le visage de la prêtresse faire non de la tête. Et elle m'a indiqué une ombre blanche...

Une ombre blanche... Le fruit... Je ne comprenais pas. Lorsque je suis allé en forêt, je suis tombé sur ce fruit. J'en ai cueilli aussi, mais je les ais mis dans un autre sac, pas celui pour ma propre nourriture. Mais pour quoi ? Je n'ai pas le temps de me poser ce genre de questions. Je dois continuer à préparer ma fille. Je rentre donc au campement.

Je mange, abondamment, car il faut que nous réussissions ! Je crains qu'il ne me reste que quelques jours à peine avant la naissance de ma fille. Il faut que je la forme avant ! Après, je serais dans l'incapacité de l'aider, avant un long moment, si tant est que je survive moi-même.

Je me mets donc en position de méditation, et je recommence la session du troisième niveau. Ma fille passe les deux premières étapes avec plus de facilités. Elle est maintenant face à son égo, tout comme moi.

Je lui montre comment je fais. Je détache un à un les liens émotionnels, affectifs et de raisons, je les observe pour ce qu'ils sont, des éléments impermanents. Je me concentre sur ma position, ma respiration, mon moi profond, ce qui est permanent, ici et maintenant.

Ma fille arrive à mettre de côté une partie de ses émotions, de son affect, mais la raison est toujours aussi forte, contrairement aux essais précédents, où la raison était faible comparée aux aspects émotionnels. Je lui parle : regarde toi comme une rivière ; la rivière est permanente mais l'eau n'est jamais la même !
"Oui, je l'ai compris. Mais tu ne me dis pas tout ! Je sais que tu me caches des choses. Pourquoi ne me dis-tu pas ce dont tu aurais besoin pour te guérir lorsque tu m'auras donner la vie ?"
Mais tu ne pourras rien faire... Tu ne seras pas en capacité de m'aider !
"Peut-être, mais pourquoi me cacher cette information ?"

Je réfléchis, quittant un instant l'impermanence. Ma fille tient à savoir. Pourquoi ? Elle ne pourra rien faire ! Mais s'il est vrai qu'elle ne pourra rien faire, pourquoi je lui cacherais cette information. J'ai peur qu'elle s'accroche à cet espoir, ce qui l'éloignera du chemin de la troisième étape !
Tu ne dois pas t'en préoccuper ! Cela te distrait de notre but ! Tu ne comprends pas l'importance de ce que nous faisons...
"Si, je le comprends ! Mais en me cachant cette information, tu m'empêches de me détacher de ce questionnement. C'est exactement l'inverse de ce que nous voulons."

J'hésite. Son raisonnement est cohérent. En effet, si cela lui permet de se détacher, pourquoi pas ? Mais elle aussi me cache quelque chose. Elle sait que cette information est inutilisable.... Bon, je vais essayer...
Nous allons donc arrêter là la séance, à nouveau, et je vais te montrer dans la forêt les éléments qui pourraient me soigner si besoin est. Mais après, il faudra que nous reprenions à nouveau demain ton initiation au troisième niveau.
"Oui maman"

Nous allons donc dans la forêt. Je lui montre les différents éléments :

  • La plante qui me nourrira et me permettra de reconstruire mes défenses internes ; pour l'utiliser il faut presser sa tige et en extraire le jus ;
  • Le fruit qui apportera un maintient en état de comas artificiel, le temps que mon corps se régénère ;
  • Les feuilles à faire bouillir et dont l'eau ainsi infusée devrait m'être ingérée afin de réguler les fonctions internes de mon corps, la circulation sanguine, car celui-ci étant immobile, risquerait de se scléroser.
Bien, maintenant tu sais !
"Oui, et pour les fruits pour l'humain ? Quand est-ce que tu lui donnes ?"

Quels fruits pour l'humain ? De quoi tu parles ? J'ai déjà pris les feuilles pour remplacer son pansement !
"Il doit être nourri... Et la prêtresse t'a montré ce dont il avait besoin..."

Comment a-t-elle su ? Elle a vu mes rêves ? En même temps, ce n'est pas anormal, mais surtout, pourquoi n'ai-je pas compris ce qu'elle a compris de manière instinctive : l'ombre blanche est cet humain, cette chose blanche enchaîné dans mon campement ! 
Comment peux-tu être sûre qu'il s'agisse bien de lui ?
"Qui cela pourrait-il être d'autre ?"
En effet, qui ? Mais reviens à ma mémoire ce rêve d'il y a quelques jours : une ombre blanche qui se penche sur moi, qui me porte des soins, qui est bienveillante... Est-ce cela que tu as en tête ? Qu'il puisse nous aider ? Tu n'y penses pas ! C'est un humain ! Ce sont nos ennemis ! Ils agissent comme des cafards qui détruisent tout et ne respectent rien ! Ils mangent même de la viande !
"Oui, mais la prêtresse t'a montré un fruit qui le nourrit. Ce qui veut dire qu'ils ne mangent pas que de la viande... Quand à son aide, il n'est pas en état de le faire. Mais si tu ne le nourris pas, il va mourir, et ce malgré les soins que tu lui prodigues."
Ne comptes pas sur moi pour le détacher ! Il est dangereux ! Il nous tuerait toutes les deux s'il reprenait ses esprits et s'il était libre ! Non, hors de question !
"Je ne te dis pas de le libérer, mais de le nourrir..."

A nouveau, elle me place face à mes propres contradictions. Je le soigne en effet mais en ne le nourrissant pas, il va dépérir et sa vie va s'en aller par manque d'alimentation. Et c'est bien le message de la prêtresse !

Je rentre donc au campement, en colère, non contre ma fille, mais contre moi, contre ce dégoût que je dois combattre ! Nourrir un humain ! C'est déjà assez difficile de le soigner !

Je vérifie à nouveau ses liens. Je les resserre même encore plus, pour être certain qu'il ne puisse pas se dégager. Je m'occupe de son pansement. La plaie se referme doucement, l'infection est nulle. Il est en train de guérir. Mais je vois bien qu'il est toujours dans le coma.

Je m'approche de sa tête. Je dois vraiment le faire ? J'hésite, mais je sens le regard de ma fille, tourné sur moi. Je dois lui montrer l'exemple de nos traditions, des fondations de notre civilisation.

Je me penche donc vers l'humain Je lui soulève la tête d'une main, et de l'autre je prends un fruit et le presse au dessus de sa bouche que j'ai entrouverte pour y faire couler le jus. Je répète plusieurs fois l'opération, en prenant soin de ne pas l'étouffer. Il ne faudrait pas que ce jus aille dans ses poumons. Je vois sa gorge déglutir, comme par automatisme.

Après un moment, je repose sa tête au sol. Je l'observe. Il semble si primitif, si faible.

Je m'écarte de lui. Voilà, tu es contente ! J'ai fait ce que tu voulais ?
"Non, ce que la prêtresse t'a dit de faire..."
Oui, tu as raison, Pardonnes-moi... Je suis épuisée, mais je n'aime pas ça.

Je vais m'allonger à notre place habituelle, et après une collation rapide, je m'endors avec ma fille entre mes bras, mes mains entourant mon ventre.

Chapitre 28

Les rêves de maman sont explicites pour moi. Je ne sais pas pourquoi mais je comprends ce que ma mère ne comprend pas. La prêtresse lui indique comment nourrir l'humain. Et je comprends que cela peut être une solution. Mais je sais aussi que ma mère ne voudra jamais !

Comment faire ? Il me faut à la fois savoir quels sont les éléments nécessaires aux soins de ma mère une fois qu'elle m'aura donnée la vie, mais aussi les communiquer à l'humain, et enfin savoir comment faire pour la convaincre de le libérer. Mais est-ce vraiment la solution ? Est-ce vraiment le chemin à prendre ?

J'aimerais que la prêtresse me parle à moi aussi, mais je n'arrive pas à lui parler. C'est à peine si je vois les rêves de maman.

Pendant la plongée dans l'égo, je suis encore en train de réfléchir à ces problèmes. Comment trouver une solution ? Et ma mère sent que je suis toujours dans la réflexion, empêchant le troisième cycle de s'opérer. Je n'arrive pas à me sortir de la raison.

Elle me demande d'abandonner mes réflexions. Mais je ne peux pas... Comment résoudre ce dilemme ? Je commence par lui demander de me montrer les moyens de la sauver. Sans ceci, je ne pourrais rien faire, et tout le reste n'aura aucune importance. Elle résiste mais finit par accepter.

Nous arrêtons la séance et elle me montre chacune des plantes, chacun des fruits nécessaires à sa guérison. En rentrant, je me risque à lui parler de la nourriture pour l'humain.

Elle n'a pas fait le rapprochement entre cette ombre blanche et cet humain. Et pourtant, il n'y a aucune autre vie autour qui est blanche à part cet humain ! La corrélation est simple.
Elle-même l'accepte et se rapproche de l'humain.

A nouveau, pendant qu'elle s'en occupe, son esprit totalement torturé par cette haine tenace et ce devoir de préserver la vie, je profite d'essayer de rentrer en communication avec ce qui semble être l'âme de cet être, car il semblerait bien qu'il en ait une.

Il me comprend, cette fois. Mais il est trop égoïste ! Il ne comprend pas que c'est nous qui avons besoin de lui ! Pas l'inverse !

En fait, si, nous avons besoin les uns des autres ! Si nous le soignons, il pourra la soigner. Si nous l'aidons, il pourra nous aider. J'insiste sur ce message. Il semble le comprendre mais je sens sa perplexité. Et je n'arrive pas à formuler des phrases complexes dans une âme aussi peu développée. Les humains sont vraiment très basiques. Je ne sais pas s'ils sont aussi négatifs que le dit maman, mais en tout cas, ils sont très loin d'avoir conscience de la vie et de ce qui les entourent...

Mais je ressens que maman s'écarte et recommence à reprendre son contrôle et donc sa conscience de mon être. J'interromps donc ma communication. Elle est en colère. Mais ce n'est pas contre moi, c'est contre elle-même...

Comment faire pour passer des messages clairs à cette brute épaisse pour qu'ils nous aident ? Comment faire pour que maman accepte de lui confier sa vie et la mienne ? Est-ce que seulement cette idée est valable ? Je ne suis même pas née ! Maman a plus d'expériences que moi. Elle voit et sait plus de choses. Comment savoir si mon intuition est bonne ou une simple illusion ?