jeudi 10 août 2017

L'isolement ultra connecté : la survie - Chapitre 4

Chapitre 4

J'accompagne le groupe de gris que j'ai calmé auparavant. L'architecte marche devant. Le groupe est calme. Il avance sans bruit, sans écart. Une atmosphère étrange se dégage de cette situation. Chacun d'entre eux est à la fois éveillé et endormi. De manière récurrente, leur regard se tourne vers moi, avec une forme de respect mais surtout ce que je pourrais nommer de l'espoir. Ainsi, ces individus incapables de se maîtriser, violents par nature même de leur dysfonctionnement, le comguide défectueux, sont pourtant en marche, avançant vers un avenir qu'ils espèrent. Et cet avenir, ils le matérialisent en moi.

Je ressens une fierté, une utilité enfin dans mon existence, qui auparavant n'était consacrée qu'à l'apprentissage scolaire. Je me rappelle les souffrances subies lors de mon internement et je n'ose imaginer les leurs. Je peux les aider, leur ouvrir le chemin pour accéder à leur conscience et leur auto-contrôle.

Je les observe, un par un. La plupart semblent si loin, engoncés dans une prison mentale qui n'est pas la leur, rongés de l'intérieur par un rat électronique. Ils avancent en cadence. Je n'avais pas remarqué. Oui, ils sont synchrones. On dirait presque un défilé militaire, même si le rythme n'est pas constant, leurs mouvements eux sont synchronisés. Qu'est-ce qui les fait agir ainsi ?
Je me concentre sur l'un d'entre eux, moins loin, plus proche de notre réalité, même si son monde semble à des milliers de lieues.

Son esprit est empli de vents violents, de tempêtes électriques, d'ouragans d'images et de sons. Il est collé au reste du groupe mentalement, comme des soldats romains réalisant la tortue. Ils s'entraident les uns les autres, changeant de position régulièrement pour se remplacer face aux éléments qui se déchainent autour d'eux. Parfois, un de ses camarades trébuche, et lui, ou un autre, le relève et l'aide à avancer pendant quelques pas, jusqu'à ce qu'il puisse reprendre son chemin sans béquille.

Il lève les yeux vers le ciel, dans une direction précise. Tous font de même régulièrement. Que regardent-ils ? Je tente de voir ce qu'ils contemplent, semble-t-il avec une certaine vénération. Mais je ne vois rien. Que voient-ils ? Je plonge plus profond dans son comguide, mais en essayant de ne pas me faire remarquer. L'observation modifie le comportement de l'observé.

Je me connecte à ses neurones visuels et, comme avec une télévision, j'observe le programme qu'il a choisi de regarder. Devant, au loin, un homme debout est dressé sur une montagne. Il est chaleureux, il est doux, il est bon. Il veut les sauver. Il les sauvera. Il les sauve déjà. Voilà le message qu'il perçoit... Mais qui est cet homme ? Je m'accroche un peu plus à ses signaux optiques, j'essaye de rendre moins flou cette forme humaine. Je ressens que ma présence dans son esprit commence à être perçue. Il me faut me dépêcher. Je pourrais briser son calme, et celui du groupe par la même occasion. Ce serait une catastrophe. Mais je dois savoir qui est cet homme ?

Une dernière fois, j'ajuste la vision de loin de mon hôte. Et je distingue la silhouette. Elle n'est pas si grande que cela. C'est un vieil homme, du moins, je le crois. Je n'arrive pas à en voir plus. Je dois sortir. Je me retire sur la pointe des pieds, doucement. Son calme revient, il ne ressent plus ma présence qui se disperse déjà. Il regarde une dernière fois avant que je me retire le vieil homme, et j'entends un son, un mot : "Léto"

Je suis sidéré, à tel point que je m'arrête, restant en arrière du groupe, immobile. Une roche à ma droite me sert d'appui, sinon je serais au sol abasourdi. Je ferme les yeux. Léto ! Ce vieil homme... Serait-il possible que cela soit moi ? Mais je suis jeune, pas un vieillard ! Je ne comprends rien. Et cette dévotion qui transpire tout autour de moi. Je ne suis pas ce vieillard. Je ne peux pas l'être.

Je réalise que ce que je prenais pour de la fierté tout à l'heure, une utilité, masquait un égo sur-dimensionné. N'est-ce pas dangereux ? Que se passerait-il si je me dirigeais dans cette voie ? Je laisse aller mon imagination. Je ressens la colère, la puissance, la force, le pouvoir. Mais je me sens aussi dépasser par mon égo, mes émotions. Je ne me maîtrise plus... Qu'est-ce que ce comguide étrange qu'ils m'ont implanté me réserve encore ? Je ne veux pas être ainsi. Je ne veux pas être autre chose qu'un homme, libre. Je ne veux pas devenir ce tyran que je devine à dix pas de moi, derrière moi, tapis dans les sombres pensées et peu éloignées de mon comguide.

Je ne dois pas les laisser gagner le contrôle de celui-ci. Je dois rester maître de moi-même. Les émotions sont une faiblesse si elles ne sont pas maîtrisées et ouvertes au bonheur de tous. Comment faire ? Je sens une montée de violence, cette fois en moi et non du groupe que je suivais. Je ressens cette tempête. Je n'ai nulle part où m'abriter ! Je suis trempé par mes larmes, ire d'épines asséchées. Le vent déchire mes vêtements imaginaires, ceux qui abritent ma conscience. Je me sens mettre un genoux à terre. Puis un deuxième...

Comment lutter ? Je sens le vide autour de moi. Un vide infini, un ciel noir, où aucune étoile ne m'indique un quelconque repère... Contre quoi est-ce que je lutte ? Je le sais, contre moi-même. Mais comment faire ? Une flammèche, plus faible qu'une bougie, s'approche de moi, lentement. Je la regarde approcher. Il s'en dégage une main, puis un bras, une épaule. Cette main m'aide à me relever. Je suis debout, soutenu par cette épaule. Et je reste là, balayé par les vents et la pluie.

Quelle est cette main ? Ce n'est pas moi. Une autre main, accompagnée de sa propre lueur fantomatique, vient me soutenir à son tour de l'autre côté. Je suis maintenant stable sur mes jambes, grâce à ses deux appuis. Je regarde vers le ciel. Je dois reprendre le contrôle. Il est hors de question que le pire de mon âme corrompt et dirige mon comguide. Je suis dans cette lutte. Je le comprends. Je redirige mes pensées sur mon comguide. Je suis toutes ses connexions sur mes synapses. Une par une... Et une par une, je repousse ces nuages noirs, ces vents violents, cette pluie acide. Et une par une, la lumière revient, ma prise de conscience de qui je suis augmente. Je suis ! J'existe ! Et je ne laisserais pas une machine me diriger ni me fourvoyer ! Le paysage s'éclairci, je ressens la pierre sur laquelle je me suis adossé. Je ressens la chaleur du Soleil. Je ressens... la présence du groupe.

Mes yeux s'ouvrent et je les vois, en cercle, autour de moi, l'architecte à l'arrière, ne bougeant pas mais néanmoins sur ses gardes. Deux d'entre eux sont plus près de moi, un genoux à terre. Je comprends... Mais cela m'effraie. Je ne suis pas si différent d'eux. Ils sont bien plus stables que je ne le pensais, enfin pour certains.

Les deux se relèvent et rejoignent le groupe. Sans un mot, ils se retournent tous et reprennent leur chemin. L'architecte me regarde inquiet :

  • L'architecte : Ca va ? Que s'est-il passé, Léto ? Je les ai vu s'arrêter, faire demi-tour et là je t'ai vu contre cette roche, immobile, les yeux fermés. Ils t'on entourés mais sans signe de violence. Mais j'ai eu très peur !
  • Je ne sais pas trop ce qui s'est passé... J'ai vu.... quelque chose que je n'explique pas. Mais ils m'ont aidé à me sortir de là. Tu voies, ils ne sont pas aussi violents que l'on pensait. Ils m'ont aidé, je ne sais pas comment, mais ils l'ont fait !
  • L'architecte : Qu'as-tu vu ? De quoi t'ont-ils sortis ?
  • Je ne peux rien dire pour le moment. Je dois analyser ce qui s'est passé. Amenons-les à leur abri, cela me laissera le temps de réfléchir. Et puis, je pense qu'il faudra que l'on se réunisse tous les cinq pour en parler, si tant est que je puisse...
  • L'architecte : Ca va aller ? Tu vas pouvoir marcher ?
  • Oui, oui ! Je vais bien. Maintenant...
Je ne peux pas lui dire ce que j'ai vu : ce vieil homme, moi sans doute, cette fureur, ce désir de pouvoir, le pouvoir... Non ! C'est contre mes principes... Je dois en savoir plus. Et ce groupe de gris peut être la clef à mes questions. Mais il y a tant de choses à faire. Il nous faut nous dépêcher. Dans deux jours aux maximum, nous aurons les gardes de la prison à nos trousses ! Le temps nous manque !