samedi 12 août 2017

L'isolement ultra connecté : la survie - Chapitre 6

Chapitre 6

Nous voici donc dans notre nouvelle demeure. Tout le monde est réuni. Jean, le poète et l'architecte distribuent la nourriture à tout le monde, ainsi que l'eau puisée à proximité. Ils n'oublient pas non plus la deuxième salle, avec les gris dits violents, mais qui ne sont pas sortis de leur salle. J'ai demandé aux gardes, ils m'ont indiqué qu'aucun d'entre eux n'avaient bougé, jusqu'à ce que je revienne. L'un deux s'était alors levé et s'était approché de l'entrée de leur grotte. Comme prévu, le garde ne l'a nullement empêché. Il a simplement regardé dans ma direction puis est retourné s'asseoir avec les autres.



Ainsi, ils sont aussi capable d'agir seuls. Pas seulement en groupe... J'ai demandé au garde qui continuait de surveiller les autres si quelque chose avait changé en eux à ce moment, ou à son retour. Il m'a dit que non. Ils étaient restés impassibles. Et le gris avait repris sa place précédente, sans plus aucun autre mouvement.

Tout le monde mange et boit l'eau fraîche. Même les gris de la seconde grotte. Je n'essaie pas de rentrer en contact avec eux, la dernière fois m'a suffisamment fait peur. Peur de moi-même, peur de ce qui pourrait arriver...

Le chef a pris des vivres et organise les tours de gardes tant du côté de la plaine, notre première ligne de défense, que près de la grotte principale. Il est plus qu'occupé et semble parfaitement à son aise.

Les trois autres me rejoignent, en amenant leur repas :

  • Jean : L'architecte nous a raconté ce qui s'est passé lors de la montée ici avec les autres gris. Mais il ne nous a pas dit ce qui s'est réellement passé, juste ce qu'il a vu. Que s'est-il passé, Léto ?
  • Le poète : Tu lui as dit être entré dans l'esprit de l'un d'eux, qu'il étaient, comment tu disais déjà ? Alignés ?
  • L'architecte : Oui, c'est ce que Léto a dit.
  • Le poète : Mais tu as refusé de lui en dire plus.
  • L'architecte : Tu m'as dit devoir en parler avec moi et d'autres, mais sans préciser qui. Avec qui veux tu en parler ? Nous avons le temps maintenant... Nous avons la nuit pour cela. Bien sûr, je sais, tu vas me dire qu'il nous faut nous reposer, mais ça peut attendre un peu, non ?
Je les regarde avec une certaine crainte. Comprendront-ils ce que je vais dire ? Ce n'est pas si simple. Ce que j'ai vu me fait toujours froid dans le dos. Je ne veux pas de cela ! Mais il faut que j'en discute. Seul, je n'arriverais pas à résoudre ce problème. Et je ne suis pas mécontent que le chef soit occupé. Je suis sûr que lui ne voudrait pas m'entendre. Pas ce que j'ai à dire...
  • Je ne t'ai pas tout dit, en effet. J'attendais un moment propice et des personnes adaptées pour cela. Vous êtes là, c'est parfait, je l'espère.
  • L'architecte : Veux-tu que j'aille chercher le chef ?
Je ne réponds pas, volontairement. Les trois se regardent. Ils comprennent, sans mot dire.
  • Le poète : Très bien, racontes nous ce qui s'est passé...
  • Comme je l'ai dit à l'architecte, je suis rentré dans l'esprit de l'un d'eux car j'avais remarqué quelque chose de troublant. Ils marchaient tous à l'unisson. Non pas dans un rythme parfait, mais le rythme imparfait était le même pour tous. J'ai voulu comprendre. J'ai donc utilisé mon comguide pour rentrer dans les synapses externes d'un des leurs.
  • Jean : Mais comment as-tu pu faire cela ? Normalement, le comguide ne permet pas de "rentrer" dans le système nerveux d'un autre ?
  • Tu oublies ce qui s'est passé lors de notre évasion ? Je suis bien arrivé à maîtriser leurs esprits. Mais là, ce n'était pas mon intention. Au contraire, je voulais être discret. Le plus discret possible pour ne pas influencer l'individu, et surtout ne pas risquer une furie comme nous avions déjà pu le constater sur le plateau.
  • Le poète : C'était risqué ! Mais qu'as-tu vu ou ressenti ?
  • J'ai senti une unité. Ils étaient interconnectés via leur comguide. Ils étaient alignés. Je ne trouve pas de meilleur mot. Non pas comme une seule et même entité, mais comme une communauté, déjà forte et construite. Je pense que nous nous méprenons sur eux. Ils ne sont pas ce que nous croyons, des êtres sans contrôle. Bien au contraire ! Ils sont très contrôlés, entre eux. Ils agissent les uns par rapport aux autres.
  • L'architecte : Tu m'as dit aussi qu'ils s'aidaient les uns les autres, alors qu'ils ne se touchaient pas.
  • Oui, ils s'aident les uns les autres, par la pensée. Je les voyais, à tour de rôle, se relever, s'aider en tenant les épaules d'un autre, à continuer d'avancer. Si l'un deux ralentissait, un autre l'aidait et le groupe tout entier attendait pour reprendre la marche. Ils étaient une entité unifiée, complètement soudée. C'était magnifique.
  • Jean : D'accord, mais en quoi il fallait que tu attendes pour dire cela à l'architecte, que tu nous attendes... sans le chef...
Touché ! Les deux autres ont un regard gêné ! Jean a pointé du doigt le nœud du problème que je n'ai pas encore abordé. Je dois le leur dire, mais comment ? Vont-ils comprendre ?
  • Jean, tu as raison. Je n'ai pas encore tout dit. Et ce que je vais vous raconter me trouble encore et je ne sais pas quoi en penser. Et si le chef n'est pas là, même si je ne crois pas au hasard, c'est selon moi mieux ainsi car je pense qu'il ne comprendrait pas ce que je voudrais vous dire...
  • Le poète : Qu'as-tu donc vu ? Est-ce si difficile à dire ?
  • Oui, et je ne sais pas comment vous le décrire.
  • L'architecte : Tu n'as pas les mots pour ça ? Ou tu ne sais pas comment nous le dire ?
  • Les mots sont simples, mais ce qui s'en déduit n'est pas clair pour moi et me mets toujours mon esprit dans la confusion. Mais je vais essayer, parce que je pense que, seul, je n'y arriverais pas.
  • Jean : Qu'est-ce donc de si terrible ? Tu nous inquiètes !
  • Et peut-être à raison ! Voilà ce qui s'est passé ensuite... J'ai suivi son nerf optique car je sentais que tous regardaient quelque chose que je ne voyais pas. Ce n'était pas une image d'ici, pas de maintenant. C'était comme un rêve qui les unissait, une vision commune qui leur donnait cette force commune, cette fusion... Il y avait une montagne, celle-ci probablement, et un homme dressé devant eux, au loin. Il les regardait et eux le fixaient en adoration... Cet homme avait quelque chose d'étrange. Déjà leur adoration me perturbait, mais il y avait autre chose...
  • Le poète : Qui était cet homme ? Tu le sais, n'est-ce pas ?
  • Oui... Cet homme, c'était moi, plus vieux, bien plus vieux... Son regard était étrange, mais en même temps, son message était simple : douceur, bonté... et sauveur...
  • Jean : Sauveur ?
  • L'architecte : Toi, dans le futur ?
  • Je ne sais pas si c'est le futur. Je ne sais pas si c'est une simple projection de leur désir commun. Mais l'image était claire. C'était moi, mais ce n'était plus moi.
  • Le poète : Que veux-tu dire par ce n'était plus toi ?
  • Il était différent. J'étais différent. J'avais une emprise totale sur eux. Je pouvais les commander, et je sentais que mon pouvoir n'avait pas de limite sur eux. C'est ce qui m'a fait peur ! Je n'étais plus l'homme mais autre chose.
  • Le poète : Le pouvoir absolu... la maîtrise des pensées et des êtres...
  • Oui, quelque chose comme ça... Et ça m'a effrayé... Je ne suis pas comme ça ! Je ne veux pas être cela ! Ce comguide qui me permet de faire des choses a priori impossible me permettrait de faire ce que je ne veux pas faire ! Je ne veux pas contrôler les individus ! Ce serait pire que la société que nous avons quittée ! 
  • Jean : Mais pourquoi ne voulais-tu pas que le chef soit présent pour nous dire cela ?
  • L'architecte : Tu ne comprends pas, Jean ? Ce que Léto est en train de nous dire, c'est que son pouvoir est dangereux. Il s'est vu dans un avenir possible, tel un dieu vivant. Imagines si ce pouvoir tombe dans de mauvaises mains ? Imagines ce qu'en ferait le chef s'il en avait l'usage ? 
  • Jean : Mais il est des nôtres ! Il a participé à tout ça. Il a conçu avec nous tout ce plan.
  • Le poète : Oui, mais connais-tu ses intentions profondes ? Déjà, il lui arrivait d'être violent dans notre prison.
  • Jean : Oui, mais pour nous protéger ! Pas pour son propre pouvoir !
  • L'architecte : Mais s'il avait les capacités de Léto, qu'est-ce qui le retiendrait ? Il est violent, et il fait partie des nôtres, c'est certain. Nous avons besoin de lui, comme nous avons tous besoin des uns des autres. Mais même moi, en y réfléchissant, je ne sais pas ce que je ferais si j'avais un tel pouvoir ? Serais-je assez fort pour ne pas dévier mentalement, pour rester humain ?
  • Le poète : Je comprends ton inquiétude, Léto ! Tu as bien fait de nous en parler. Mais ce que tu as vu, est-ce l'avenir ou une possibilité de l'avenir ?
  • Je ne sais pas. Ca semblait si réel. Mais en même temps, ce temps n'est pas arrivé. Je peux peut-être ne pas être ainsi. Comme je peux basculer dans ce personnage qui me déplait...
  • Le poète : Tu es plus fort que tu ne le penses ! Le simple fait que tu ais réagi de cette façon, en refusant de prime abord cet avenir, indique que tu es plus stable mentalement que tu ne le crois.
  • Je ne sais pas. Je me suis rendu compte que mon égo, la fierté que j'éprouvais suite au contrôle de ce groupe, m'avait grisé. Je ne me suis même pas rendu compte du pouvoir que j'utilisais, ni comment je l'utilisais...
  • Jean : Si je comprends bien, tu as peur de confier ce pouvoir à d'autres.
  • Pire que cela, je me demande même si je ne suis pas moi-même un danger. Et quant à donner ce pouvoir à d'autres, comment savoir si cette vision ne remplacerait pas ce moi d'un futur possible par un autre, mieux ou pire que moi ?
Ils restent tous silencieux. Tous perdus dans leurs pensées. Oui, ce pouvoir est un atout pour notre communauté. Mais il est aussi une forme de risque, de danger majeur s'il est confié à la mauvaise personne... Suis-je moi-même une bonne personne ? Je ne sais pas...

Alors que nous restons en silence, je vois le poète qui m'observe avec un profondeur. Je le regarde à mon tour. Que pense-t-il ? Non, je ne chercherais pas à rentrer dans sa tête. J'attends...
  • Le poète : Tu es plus stable que tu ne le penses... Je te fais confiance. Nous serons là pour t'aider. Mais nous avons un problème. Nous ne pouvons pas nous priver de cette avantage, mais nous ne pouvons pas non plus prendre un risque inconsidéré en confiant ce pouvoir à n'importe qui. Jean ? Serait-il possible de déterminer les risques d'égo sur-dimensionné, pouvant entraîner une absence de moralité, de contrôle sur le pouvoir ainsi donné ?
  • L'architecte : Comment peut-on savoir ce que penses quelqu'un ? Ce qu'il est capable de faire ou pas, avant qu'il ne le fasse ?
  • Jean : Je sais. Mais cela ne va pas te faire plaisir, Léto... Vraiment pas...
Je fixe Jean. Il est blanc, transit, non de peur, mais comme s'il perdait le contrôle de lui-même.
  •  Vas-y, Jean ! Dis à quoi tu penses !
  • Jean : La réponse est simple. Toi ! Toi seul peut savoir cela. Il te faudra rentrer dans l'esprit de chaque candidat et vérifier par toi-même ses troubles et ses faiblesses... En rentrant dans l'esprit de chacun, comme tu l'as fait avec ce gris violent, tu sauras !
  • Mais je ne saurais pas discerner de telles propensions. Je ne sais même pas pour moi !
  • Jean : Là, je peux t'y aider. Je vais t'enseigner les principes des mécanismes de la pensée. N'oublies pas que c'est ma formation et ma spécialité !
  • Le poète : Oui, Jean a raison. Toi seul peut faire cela.
  • Mais une fois que j'aurais donné un tel pouvoir à quelqu'un, qu'est-ce qui l'empêchera de le donner à quelqu'un d'autre, sans passer par ce contrôle préalable, en admettant même que je puisse discerner ceux qui seront capables d'assumer une telle responsabilité ?
  • L'architecte : En effet, c'est un risque. Et pas des moindres !
  • Le poète : Peut-être en t'assurant qu'il ne soit pas possible à d'autres que toi de pouvoir faire cette transmission ?
  • Mais vous oubliez aussi un autre point : je ne sais même pas comment faire pour transmettre quoique ce soit ? Alors limiter le transfert, encore moins !
  • Jean : Nous y travaillerons, ensemble, avec le poète. Nous trouverons le moyen.
  • Mais il me faudra tester. Et sur qui je le ferais ? Cela pourrait être risqué, que ce soit pour la communauté ou pour la personne elle-même...
  • Le poète : Sur moi ! Je suis vieux. Si je devais mourir, ce serait juste anticiper la fin de ma vie. Et pour la communauté, c'est un sacrifice que je suis prêt à prendre. Quant au risque pour le reste de la communauté, mon âge et ma façon de vivre et de penser sont me semblent-ils des gages d'une diminution du risque...
  • L'architecte : Je suis en phase avec ton analyse. Mais c'est risqué !
  • Le poète : Je l'accepte !
  • Jean : Mais que dirons nous au chef ? Il ne tardera pas à le savoir... 
  • L'architecte : Nous garderons ça entre nous ! N'est-ce pas le poète ?
  • Le poète : Oui, je n'utiliserais pas ce pouvoir, sauf entre nous quatre, et en l'absence du chef. Ainsi, personne n'en saura rien. Léto, qu'en penses-tu ?
  • Je ne sais pas. Je ne veux pas prendre de risque et encore moins risquer de te faire du mal...
  • Jean : Nous n'avons pas beaucoup d'autres choix. L'architecte et moi sommes bien trop jeunes. Pour ma part, je ne suis pas sûr de moi.
  • L'architecte : Je ne suis pas beaucoup plus confiant en moi, sachant que je voulais la révolution autant que le chef... Léto, le poète semble le meilleur choix !
  • Le poète : C'est à toi de décider. Moi, j'y suis prêt. Mais préfères-tu risquer cet avenir que tu as entrevue ? Ou veux-tu essayer de l'éviter ?
Je les observe, réfléchissant à la situation. Je ne sais pas si c'est le bon choix. Mais le poète a un argument de poids ! Si je ne fais rien, je pense qu'inévitablement, je finirais telle que cette vision m'a indiquer l'avenir... Je ne peux pas prendre ce risque. Regardant le sol qui nous sépare, je respire profondément. Je relève la tête : oui, je fais oui de la tête. Nous sommes maintenant tenus par le secret. Mais le chef en est exclu, pour le moment.

Notre communauté commence déjà à se fragmenter... Mais je n'ai pas le choix. Je dois m'assurer que nous n'aurons pas cet avenir inacceptable, que ce soit moi ou un par un autre.

Imprimer la page