dimanche 13 août 2017

L'isolement ultra connecté : la survie - Chapitre 7

Chapitre 7

Au petit matin, alors que je me réveille à peine, le chef vient me voir. Il semble soucieux. Je ne pense pas que ce soit la discussion d'hier soir, car il n'a pas l'air en colère contre moi. Mais il est bien en colère manifestement.

  • Que se passe-t-il, chef, pour te mettre dans un tel état ?
  • Le chef : Il y a que les gardes que j'avais posté, les tours de garde organisées, rien ne s'est passé comme prévu. C'est un vrai foutoir ! Ils auraient pu nous attaquer cette nuit, et on n'aurait rien vu venir ! Je suis furieux !
  • Je comprends, mais dis toi que c'était comme une répétition générale... Nous ne les attendions pas avant aujourd'hui... Donc tu as pu ainsi voir ce qui n'allait pas, et tu vas pouvoir corriger les défauts de notre organisation... Non ?
  • Le chef : Tu prends cela un peu trop à la légère ! Tu ne sais même pas s'ils sont prêts de nous ! Ils peuvent très bien, pendant que je te parle, être en train de gravir la montagne. Et vu nos troupes, à peine dix hommes valides, non armés sauf par des pierres et des lances rudimentaires, nous ne ferons pas le poids !
  • Oui, nous ne ferons pas le poids ainsi. Et donc, que proposes-tu ?
  • Le chef : Tu le sais très bien ! Enseignes nous l'usage du comguide comme arme ! Nous serons alors en mesure de les battre sans une seule perte et sans aucun risque !
  • Et tu tueras combien de gardes ainsi ?
  • Le chef : Que m'importe ! Nous devons survivre, non ?
  • A n'importe quel prix ?
  • Le chef : Je ne te comprends pas ! C'est toi qui nous a amené ici ! Toi qui veut cette communauté !
  • Je crois que tu as la mémoire courte, chef. Je ne nous ai pas amené ici, c'est l'architecte. Je n'ai pas voulu de cette communauté, et encore moins de cette faculté que tu désires tant, c'est vous qui me les avait imposés. N'inverse pas les rôles et la situation... Mais pour te calmer, je vais essayer à nouveau de les localiser, de savoir ce qui se passe... Donnes moi une minute !
Le chef, bougon, s'assoit à quelques mètres de moi ! Je vois bien qu'il n'apprécie pas du tout ma façon de le remettre en place, mais je n'aime pas non plus que l'on manipule l'histoire, tout comme je n'ai toujours pas encaissé le fait que l'on m'ait manipulé pour me transformer en quelque chose que je ne voulais pas... Je le laisse à sa bougonnerie, et je me concentre avec mon comguide sur les émissions, les pensées des dirigeants et des gardes de la prison médicale.

Je plonge dans mes synapses connectés à mon comguide, j'active la plupart des connexions. Je pousse mon écoute le plus loin possible. Il me faut du temps pour retrouver la trace des dirigeants. Ils sont toujours dans le même état d'esprit, compte tenu de leurs discussions :
Il nous faut préserver le secret de ce désastre. Si jamais le pouvoir central est mis au courant, nous risquons gros. Oui, nous devons nous débrouiller tout seul. Mais le pourrons-nous ? Nous avons nos gardes, plus d'un millier d'hommes. Mais nous n'en avions qu'une centaine ? Oui, mais j'ai prétexté d'une expérience particulière pour demander des renforts. Ils sont en route. Ils devraient arriver d'ici deux jours. Et nos hommes actuels ? Ils sont partis ce matin, une cinquantaine d'homme lourdement armés. Cela devrait allé. Mais alors pourquoi avez-vous demandé des renforts si vous êtes si sûr de vous ? D'accord, je ne suis pas certain que cette première expédition fonctionne jusqu'au bout. Mais au moins, elle nous permettra de les localiser. Ensuite, avec notre millier d'hommes, nous pourrons les terrasser, et en particulier cette anomalie dangereuse. Je comprends votre plan. Mais cela veut dire que nos cinquante hommes sont sacrifiés ? Il nous faut savoir où ils se cachent ! C'est le plus important !
Un millier d'hommes ! Dans deux jours... Mais les autres, les cinquante premiers, où sont-ils ? Je recherche autour de la prison. Mais je ne ressens rien... J'étire mon champ d'écoute, à la recherche de la moindre communication. Ils font silence sans doute. Ils doivent se méfier. Mais ils ne peuvent pas désactiver leur comguide, même sans communiquer. Je peux peut-être essayer de détecter les micro-signaux neurotransmetteurs. Mais comment faire ?

Je me retourne vers un groupe de notre communauté, qui dort encore. Je me cale sur eux, je recherche les signaux faibles, sans pensée. Je cherche comment les détecter. Je passe un long moment à les observer. Mais plus je me concentre, moins je ressens quoique ce soit. Je me concentre sur un individu en particulier, qui dort profondément. Je me colle à son comguide et j'essaye de détecter un signal quelconque. J'analyse les signaux... Je perçois un mouvement magnétique. J'essaie de l'interpréter, de l'appréhender. Mais alors que je pense savoir comment faire, je vois ce gris se réveiller en sursaut, terrifié ! J'interromps immédiatement ma connexion. Il se calme tout aussi rapidement. Non, ce n'est pas la bonne façon. Je me ferais détecté.

Je choisis un autre compagnon. Cette fois, je reste à l'extérieur. Je n'essaie pas d'entrer. Je me contente de la superficialité de son comguide. Je ne dois pas le réveiller cette fois. L'autre gris s'est levé et bois de l'eau, en me regardant de travers. Il a compris que j'étais entré dans son esprit. Pourtant son attention n'est pas agressive, ni répulsive. Bien au contraire ! Il me regarde avec une certaine crainte, un respect que je ne reconnais que trop ! Le même regard que ceux des gris violents envers moi, cette image de moi vieux, face à eux, tel un dieu ! Voilà que ça commence ! Comment vais-je éviter cela ?

Mais alors que je pense à cela, je ressens le chef qui s'impatiente. Je reviens donc vers l'autre gris endormi. Et là, je m'aperçois que le fait d'avoir mis mon attention sur un autre individu m'a permis de trouver ce signal, infime, étrange, qui indique la présence d'un comguide. En ayant ma conscience active ailleurs, j'ai ressenti inconsciemment ce signal. Je l'analyse, sans m'y enfoncer, en surface. Je l'ai. Et l'homme reste endormi. Il ne ressent pas ma présence.

Je me replonge alors vers la prison et je cherche ce signal. Je détecte d'abord ceux des directeurs et de quelques dizaines de gardes toujours dans le bâtiment. Je continue ma recherche par cercle concentrique. Ils ne devraient pas être si loin s'ils sont partis ce matin. Enfin, je les trouve. Ils sont dans la forêt. Ils avancent vite, mais leurs comguides n'émettent aucun signal. Ils ont décidé de respecter le silence radio. J'essaie de comprendre leur position et leur direction. Comment faire ?

Je prend pour repère le centre et notre groupe, et j'essaie de faire une sorte de triangulation. Ils sont effectivement dans la forêt, mais pour le moment ils sont dans un sens différent du notre, vers la droite de notre position. Vu leur vitesse et leur direction, ils ne nous trouverons pas. Cependant, ils peuvent changer de direction. En prenant une marge de sécurité, j'évalue le temps probable. Au moins deux jours pleins !

Je sors de ma concentration. Le chef est plus qu'impatient. Je le vois même énervé. Je le regarde et je lui fais signe que je sais. Il se rapproche :

  • Le chef : Et bien sûr, tu vas me dire où ils sont et combien ils sont ? Tu vas même me dire comment ils sont armés ? C'est ça !
  • Calme toi ! Je sais où ils sont. Je sais où ils vont et combien ils sont. Ils vont pour le moment dans la forêt vers notre droite, soit pas dans la bonne direction. Vu leur vitesse, même s'ils changeaient d'orientation dans peu de temps, ils leur faudrait deux jours pour nous rejoindre. Ils sont une cinquantaine a priori, selon les dire des dirigeants. Pour ce qui est de leur armement, je ne sais pas, hormis qu'ils sont lourdement chargés individuellement.
  • Le chef : Comment peux-tu savoir tout ça ! Ils t'ont forcément repérés !
  • Non, justement ! J'ai pris le temps et je viens d'apprendre une autre façon d'utiliser mon comguide. J'ai pu les détecter sans qu'ils me détecte ma présence virtuelle.
  • Le chef : Imagines si nous avions cette capacité ! Nous pourrions tout anticiper. Nous serions invincibles ! Alors qu'attends-tu ? Pourquoi ne fais tu rien ?
Au loin, je vois l'architecte et Jean qui me regardent. Ils semblent comprendre la situation.
  • Je voudrais bien, mais je ne sais toujours pas comment faire. Il me faut étudier, m'étudier pour savoir comment et par quel bout le prendre...
  • Le chef : Et comment comptes-tu t'y prendre ? Si tu n'essaies jamais ! Je ne te vois rien faire !
  • Tu crois vraiment que je ne fais rien... Je me suis occupé des gris violents, j'essaye de maintenir une unité de notre communauté, et j'essaie d'apporter autant de réponses possibles aux besoins de celle-ci, tel que je viens de le faire avec toi...
  • Le chef : Je ne pourrais pas nous défendre si jamais nous n'avons pas cette arme !
  • Pourquoi ne penses-tu ceci que comme une arme ?
  • Le chef : Et qu'est-ce que ce serait d'autre ? C'est bie, ainsi que tu t'en ai servi à la prison contre les gardes, non ?
  • Et les gris violents ? Est-ce ainsi que j'ai agis ?
  • Jean, qui s'est approché de nous : Chef, je penses que tu es injuste avec Léto. Il fait ce qu'il peut. Cela fait à peine deux jours que nous sommes partis, et nous n'avons trouvé ce lieu qu'hier après-midi. Quand voulais-tu qu'il ait le temps de s'approprier le moyen de le transmettre ?
  • L'architecte, suivant de très près Jean : Je sais que tu veux avoir cet outil, car ce serait un avantage certain pour nous en cas de confrontation. Mais il nous faut du temps...
  • Le chef : Du temps ! Du temps ! Mais nous n'avons pas de temps !
  • Nous avons au moins deux jours... Je te l'ai dit.
  • Le chef : Et comment puis-je te faire confiance ? Qu'est-ce qui me prouve que tu ne te trompes pas ? Ou que tu ne me trompes pas ?
  • L'architecte : Chef ! Tu vas trop loin !
  • Non, attend, architecte... Chef, tu as le droit de douter. Je ne suis pas votre dirigeant. Nous avons décidé d'agir à cinq. Le poète est occupé à l'extérieur. Nous sommes quatre. Votons ?
  • Le chef : Votez ! Mais je connais déjà le résultat, rien qu'à vous regarder !
  • D'accord, alors que proposes-tu d'autres ? Tu veux que je prenne le premier venu, que je m'immisce dans l'esprit d'un des membres de notre communauté, et que par manque de préparation, je le rende fou, ou pire, que je le tue ? Veux-tu être le premier à risquer cela ? Si non, qui désignes tu pour mourir pour la cause ? Vas-y ! Que proposes-tu ?
Le chef reste immobile. Il nous regarde, et en particulier moi... Il regarde autour de lui, les gris qui se réveillent doucement, les uns après les autres... Il hésite. Je le vois douter. Je pourrais influer sur son esprit, mais je m'y refuse. Ce serait contre mes principes !

Il revient vers moi. Son rythme de respiration s'est calmé. Il baisse la tête, puis la relève doucement.
  • Le chef : Excuse moi ! Je comprends ce que tu dis... Tu fais de ton mieux. Comme nous tous... Mais je suis un militaire, et mon devoir est de protéger ces hommes ! Mais j'ai saisi ! Promets moi simplement de t'y atteler le plus vite possible ! Nous ne pourrons tenir sans !
  • Je te le promets. Je sais que tu fais plus que de ton mieux ! Et je ne t'en veux absolument pas. Mais tu comprends je pense les risques. Je dois autant que possible m'assurer de la sécurité aussi de cette transmission vers l'hôte. Et je n'ai pas eu le temps de m'y préparer. Je vais tenter des exercices, simples tout d'abord, avec quelques volontaires. Puis nous verrons ce que je découvre.
  • L'architecte, comprenant le subterfuge : Je peux te fournir quelques volontaires. Ils ne sont pas parmi les gardes, ainsi ils ne manqueront pas à notre défense. Je suis sûr qu'ils seront volontaires. 
  • Jean : Et moi, je veillerais sur leur état psychologique et physiologique pendant les expériences.
  • Le chef : Bien, faisons comme cela ! Mais nous n'avons que deux jours !
  • Au moins deux jours... Je réévaluerais tous les jours, si tu veux bien, leur position.
  • Le chef : Oui, cela me rassurera et au moins nous donnera l'avantage d'être prévenus avant leur arrivée effective. En attendant, je vais continuer à renforcer nos défenses, et remédier à ce merdier de cette nuit. Nous ne pouvons pas nous permettre un tel désordre dans nos rondes de gardes.
Il se lève et retourne vers le plateau. Jean et l'architecte se retournent vers moi, après avoir attendu que le chef se soit suffisamment éloigné.
  • Jean : Combien de temps faudra-t-il avec le poète pour que tu y arrives ?
  • Je ne sais pas... Je ne sais même pas par où commencer...
  • L'architecte : Je vais chercher quelques volontaires pour donner le change au chef. Mais il ne faudra pas très longtemps pour qu'il comprenne que c'est une mascarade... Surtout quand le poète aura réussi, ou pas.
  • J'en ai conscience. Mais que faire ? Il est impulsif, oui, mais il est aussi très efficace.
  • Jean : Il peut devenir dangereux...
  • L'architecte : Ne commence pas à penser ainsi ! Nous ne pouvons nous permettre de se méfier des uns des autres !
  • Ne vous inquiétez pas ! J'ai confiance en lui, comme en vous. Il aura juste plus de mal à accepter notre décision d'hier soir. Mais il finira par l'accepter. Il a conscience de l'intérêt supérieur de la communauté. Veillons à lui donner le change en attendant, et toi et moi, Jean, avec le poète, nous allons le plus tôt possible commencer nos recherches. Il nous faut avoir un lieu secret où nous pourrons mener la vraie expérience, tandis que l'autre, avec les volontaires devra être bien visible.
  • L'architecte : Je m'occupe des volontaires et de vous trouver un lieu.
  • Jean : Je vais rejoindre le poète et mettre au point avec lui un protocole qui assure sa sécurité pendant nos expériences. Je pense même que les volontaires pourraient nous être utiles pour faire certains tests, simples mais qui nous faciliterons notre tâche.
Les deux se lèvent, l'architecte va à la recherche de faux volontaires et d'un lieu secret, tandis que Jean va à la rencontre du Poète pour discuter avec lui. Je me retrouve seul, avec mes pensées. Le chef a failli sortir de ses gonds. J'ai réussi par la simple parole à le calmer, et avec l'aide de Jean et de l'architecte, à mettre au point un stratagème pour lui donner le change. Mais combien de temps avant qu'il ne se rende compte que nous avons menti ? Et à ce moment, que faudra-t-il faire ? Je crains que je n'aurais pas le choix. Je ne veux pas, mais aurais-je une autre option ?