mardi 8 août 2017

L'isolement ultra connecté : la survie - Chapitre 3

Chapitre 3

Après quelques heures, l'architecte et son groupe revient. Il a le sourire au lèvres. Il se dirige droit sur moi, et Jean, le poète et le chef nous rejoignent.

  • L'architecte, avec emballement : Nous avons trouvé un lieu parfait ! Une immense grotte avec plusieurs sous-espaces. L'endroit est sec, bien qu'un cours d'eau sortant de la montagne soit à proximité.
  • Le chef : Et en termes de sécurité ?
  • L'architecte : J'ai vérifié aussi. Je me doutais que tu allais me demander ce qu'il en était. Il y a plusieurs sous-espaces comme je l'ai dit. En cas d'attaque, et si nous sommes obligés de nous replier, il y a un chemin étriqué qui mène à une autre sous-grotte, très espacée. Ce chemin est un excellent moyen de défense. Ils ne pourraient pas être à plus de un à la fois dans ce tuyau.

  • Le chef, soucieux : Oui, mais si nous devons nous échapper ?
  • L'architecte : Je n'ai pas tout inspecté dans cette partie, mais si j'en crois le cours d'eau qui ressurgit à cet endroit, il serait sans doute possible de remonter le cours et de trouver une sortie. Par contre, je ne sais pas si nous aurons toujours la tête hors de l'eau avec l'oxygène nécessaire. Il faudra s'en assurer et voir où cela mène.
  • Le chef : OK, je m'en chargerais avec mon équipe. Nous inspecterons les voies de sorties si jamais nous sommes acculés...
  • Jean : Tu as dit qu'il y avait de l'eau ? Est-elle propre à la consommation ?
  • L'architecte : Nous l'avons goûté tous les trois, et oui, elle est potable. Elle est pure comme jamais. De ce côté-ci, rien  à craindre !
  • Le poète ; De ce côté-ci... Ce qui veut dire ?
  • L'architecte, après un moment de réflexion : En effet (il me regarde), Léto, je crains par contre que si nous devions être acculés dans cette sous-grotte, nous puissions mourir de faim à la longue. Il n'y a aucune plante. 
  • Alors il faudra faire des provisions, de préférence qui se conservent bien, et les entreposer dans ce lieu de refuge. Ainsi nous pourrons au moins tenir quelques temps... Et si le chef découvre un passage pour nous faire sortir, nous ne serons pas prisonnier de celle-ci.
  • Le poète : C'est sage, en effet. Mais si nous n'avons pas d'autres sorties ? Ou si celle-ci n'est accessible qu'aux plus forts, ceux qui pourraient par exemple retenir leur respiration longtemps ?
  • Nous ne savons pas encore, poète. Laissons faire le chef et son équipe avant de s'inquiéter pour quelque chose qui n'a peut-être pas lieu d'être...
  • Le chef : Je vais m'y atteler dès que possible !
  • Non, tu dois d'abord t'occuper des défenses extérieures. C'est notre première ligne, c'est toi qui l'a dit, non ?
  • Le chef : Oui, tu as raison. Chaque chose en son temps...
Le chef me regarde avec une tension que je devine. Il est perturbé. Il a été le chef de toute cette communauté pendant des années, et voilà que, sans le vouloir, et à mon corps défendant, je prends une partie de son pouvoir. Non, il faut que je lui laisse ses capacités. Nous avons besoin de tout le monde !
  • Chef, ce n'est pas un ordre que je viens de donner. C'est une question. Nous sommes ensemble à assumer la communauté, chacun avec nos spécificités et nos capacités. Tu es incontestablement un meneur d'hommes et tu sais gérer les conflits. C'est donc bien à toi que je pose la question. Je me suis mal exprimé. Permets moi de reformuler : Ne penses-tu pas qu'organiser notre première ligne de défense est prioritaire ?
  • Le chef, après un temps, son regard se détendant : Oui, Léto. J'ai compris. Chacun ses capacités... Tu me fais confiance, et je te fais confiance, comme aux autres... Et tu m'as juste rappelé ce que j'avais moi-même dit. Et tu as bien fait. Je continue donc de m'occuper des défenses extérieures. Tu as dit que nous avions un ou deux jours ?
  • Oui, au mieux...
  • L'architecte : Il nous faut aussi trouver de la nourriture, et vite. Sinon nous ne serons pas en capacité de résister.
  • Le poète : Alors qu'attends-tu ? Tu connais les lieux, n'est-ce pas ?
  • L'architecte : Qu'en penses-tu, Léto ?
  • Et toi ?
  • L'architecte, avec un grand sourire : Je te remercie. Je m'y mets tout de suite avec mes deux hommes. Nous partons aux alentours pour trouver des sources de nourriture. Sans doute faudra-t-il chasser également pour avoir de la viande ?
  • Le chef : Je verrais à fabriquer des armes de jets et des pièges. Je m'y connais ! Mais il me faut des hommes....
  • Jean : Avec le poète, nous avons déjà fait un premier bilan. Le groupe d'hommes ici à droite est fiable. Ils ont l'esprit sain, même si la communication est difficile. Ils sont en bonne santé et pour la plupart, je pense que ce sont des manuels, avec des compétences qu'il faudra continuer d'investiguer.
  • Le poète : Oui, certains devaient savoir travailler le bois, la pierre. Le groupe à gauche est plutôt un ensemble de personne dont la santé mentale est bonne, mais la santé physique insuffisante. Par contre, ils sont clairement intelligents. La plupart était des gris calmes. Le problème, c'est la communication. Ils sont pour le moins très silencieux.
  • Et ceux au centre ?
Jean et le poète semblent gênés... Ils n'osent pas répondre.
  • Quel est le problème ?
  • Le poète : Ils sont déséquilibrés. Leur comguide est non adapté à leur esprit.
  • Jean : Ce qu'il veut dire, c'est que ce sont des inadaptés. Ils ne pourront sans doute rien faire.
  • Le chef : Ils vont être un poids !
  • L'architecte : Mais ne peut-on rien faire pour eux ?
  • Jean, regardant le poète : Peut-être, mais il faudra du temps...
  • Le chef : Et le temps, c'est ce qui nous manque !
  • Pour le moment, chef. Pour le moment... Mais nous pouvons assumer qu'ils aillent dans la grotte et s'installent confortablement. Jean et le poète, pouvez-vous essayer de mettre en place un moyen de les guérir ?
  • Le poète : Les guérir ? Difficile à dire... Mais nous pouvons tout au moins essayer de les rendre moins instables...
  • Instables... C'étaient des gris agités ? Sont-ils dangereux ?
A nouveau, les deux se taisent un instant, n'osant répondre. Ils ont peur des conséquences de ce qu'ils vont dire.
  • Soyons bien clair ! Nous n'abandonnerons personne ! Mais, s'ils sont dangereux, il faut a minima les préserver d'eux-mêmes et nous préserver aussi d'eux... sans violence...
  • Le poète : Oui, certains, peut-être tous, peuvent être dangereux. Ils sont... Ils sont...
  • Jean : Ils sont incontrôlables !
  • Le chef : Qu'on les enferme !
  • N'avons donc aucune autre solution ? Les avons nous libérer pour les ré-enfermer comme ils nous ont fait ? Sommes-nous pareils à nos bourreaux ?
  • L'architecte : Une des sous-grottes pourrait convenir, je pense. Elle est assez grande pour ce groupe, avec un accès moins étroit que le refuge, mais je pense qu'il est facile d'y mettre des personnes surveillant leurs faits et gestes...
  • Jean : Si je peux m'en occuper, je vais chercher un moyen pour les aider. Mais il ne faut pas leur donner l'impression d'être à nouveau enfermés.
  • Le poète : Est-ce que cet espace est loin de la sortie ?
  • L'architecte : Non, il est très proche, un peu en recul, mais proche de la sortie.
  • Le poète : Alors il faudra leur permettre d'aller et venir, certes encadrés, mais libres.
  • Je n'aime pas le principe de les encadrer... Cela me rappelle nos gardes beiges... Je ne veux pas de ce genre de détournement de notre idéal de communauté...
  • Le chef : Et comment veux-tu faire ? Les laisser libre et risquer des accidents ?
  • Veux-tu réellement reproduire ce que vous avez subis depuis des années ?
Interdit, silencieux, le chef plonge son regard vers le sol. Les autres ne sont guère plus fiers. Ils réfléchissent. Moi aussi, mais je ne vois pas comment faire... Nous ne pouvons nous permettre de risquer des incidents, mais nous ne pouvons pas non plus les enfermer à nouveau. A quoi rimerait notre idéal si nous reproduisions la prison précédente ?
  • Le poète : Je ne vois pas de solutions acceptables.
  • L'architecte : Les enfermer semblent le plus raisonnable, mais je suis moi aussi gêner par cette idée.
  • Le chef : Que faire ? Nous ne pouvons nous le permettre. Mais ce n'était pas ce que nous voulions...
  • Jean : Je peux les aider, mais il me faudra du temps. Pour le moment, ils sont dangereux, ça je peux l'affirmer.
Ils me regardent, impuissants. Je réfléchis. Je regarde le groupe d'hommes et de femmes concernés. Ils sont à peine une dizaine. Mais je ressens leur violence latente. D'ailleurs, pendant que je les regarde, j'observe un mouvement à peine perceptible, une fureur qui monte. Celle-ci devient de plus en plus perceptible. Même mes compagnons, qui suivent mon regard, le ressentent maintenant. Le chef fait déjà signe à ses quelques hommes forts. Jean et le poète restent en arrière, impuissant. L'architecte se place entre moi et eux, avec sa force naturelle, son envergure impressionnante.

Mais rien n'y fait, ils se sentent agressés. Ils sont maintenant debout, et ils nous regardent avec les yeux emplis de fureur. Ils avancent vers nous... Les hommes du chef se placent entre eux et nous, l'architecte et le chef à leurs côtés. Mais ils continuent d'avancer... Ils semblent déterminés. Allons-nous devoir les enfermer et agir avec violence contre notre propre communauté ?

Autour de nous, les autres groupes observent la scène avec attention. C'est un moment crucial. Si nous agissons de la mauvaise manière, s'en sera fini de notre communauté. Il sera impossible d'avoir cette confiance qui réunit les humains !

Je regarde à nouveau le groupe qui continue d'avancer. Et je m'aperçois que ce n'est pas notre quintuor qui est leur cible, mais moi. Ils ont leur intention fixée sur moi. Je comprends alors ce que je dois faire.

Je me déplace devant les hommes de garde, le chef et l'architecte. Jean et le poète se rapprochent.
  • Jean : Tu ne vas pas... ?
  • Le poète : Ils font partie de notre communauté !
  • Ne vous inquiétez pas !
Toutes les personnes derrière moi s'arrêtent ! Ils m'observent. D'ailleurs, tout le monde m'observe. Le groupe en fureur continue d'avancer sur moi. J'active mes connexions neurales de mon comguide.
  • Jean : Si tu leur fais mal, ce sera catastrophique !
  • Je sais !
Je ne veux pas leur faire du mal, bien au contraire... Je me concentre et j'englobe l'ensemble des comguides de ces gris violents. Cela me prend du temps, et ils continuent de s'approcher de moi. Ils ne sont plus qu'à dix pas. Je les entoure d'un esprit serein, calme et d'empathie. Ils ne sont plus qu'à cinq pas. Je sens la tension derrière moi.
  • Ne bougez pas !
Je continue à les entourer de cette douceur, cette paix intérieure. Déjà, les premiers s'arrêtent, à trois pas. Les autres s'immobilisent également à côté des premiers. Ils me regardent intensément.
Je ne vous veux pas de mal. Mais vous avez besoin d'aide. Nous ne voulons pas vous enfermer à nouveau. Nous voulons vous aider. Mais il fait nous faire confiance. Nous sommes une communauté. Nous prenons soin de tout le monde. Vous faites partie de notre communauté. Je vous en prie, calmez-vous et regardez en moi...
Je sens que leur comguide s'active plus profondément. Ils scrutent ma connexion, entrent dans mon esprit. Je ressens la violence, la colère, mais aussi la curiosité. Ils m'observent, se calmant peu à peu. Leur fureur se transforme en colère. Leur colère se transforme en humeur, leur humeur en calme, leur calme en sérénité. Ils répondent à leur façon à mon appel, de façon désordonnée mais le sens est le même : nous acceptons votre aide, nous faisons partie de ta communauté, Léto !
Nous allons vous placer dans une salle pour vous. Vous pourrez sortir comme bon vous semble, mais pour vous aider, vous serez accompagnés d'un soigneur, et non d'un gardien. Vous êtes nous, nous sommes vous.
Ils se rassoient en forme d'acceptation. Je les ressens rassérénés. Je me retourne vers l'architecte, Jean et le poète :

  • Ils vous suivront jusqu'à leur grotte. Ils seront libres d'aller et venir avec un accompagnant soignant.
  • Jean : Mais je ne peux pas tous les suivre, ni le poète !
  • Vous avez indiqué que dans le groupe de gauche, les plus calmes, certains pouvaient avoir des compétences. Se pourrait-il que parmi eux certains puissent vous seconder ?
  • Le poète : C'est possible. Mais il faudra les former. Qu'en penses-tu Jean ?
  • Jean, hésitant : Oui, c'est peut-être possible. Nous n'avons pas beaucoup d'autres choix de toutes façons.
  • Le chef : Mais nous n'allons pas placer des gardes pour les surveiller ?
  • Pourquoi ?
  • Le chef : Comment ça, pourquoi ? Ils allaient nous attaquer !
  • C'es moi qu'ils visaient. Et comme tu le voies, je les ai calmé. Je m'occuperais de les rassurer ainsi encore et encore, jusqu'à ce que Jean et le poète aient formé assez de monde pour les suppléer.
  • L'architecte : Je ne sais pas comment tu as fait, mais je te fais confiance. Tu as réussi à maintenir la communauté. Je vais les amener vers leur lieu de résidence.
  • Je ne sais pas si j'ai réussi quoi que ce soit.
  • Le poète : Regardes autour de toi !
Je tourne mon regard vers les autres membres de la communauté. Ils sont à genoux. C'est à peine s'ils osent lever leurs yeux vers moi, non par crainte, mais avec une forme étrange de sentiment. Je me connecte avec la communauté, et je comprends. Hélas, ils me considèrent comme supérieur. Presque un dieu ! Non ! Je ne suis qu'un homme ! Je ne veux pas de cette dévotion !
  • Je vous en prie. Relevez-vous ! Nous sommes égaux ! Nous formons une communauté ! Je ne suis qu'un homme, rien de plus.
Ils hésitent, mais ils se relèvent. Mais je sens que c'est plus l'ordre donné que la compréhension de ce que j'ai dit qui les fait se dresser. Comment vais-je faire ? Je ne peux pas aller dans cette direction. Je ne suis pas assez solide pour résister aux attraits du pouvoir, j'en suis conscient. Je comprends mes limites. Je me retourne vers mes quatre amis. Eux aussi sont captés, moins que les autres, mais tout de même avec une forme d'admiration.

Je ne peux pas assumer cette position. Il me faut former d'autres personnes. Mais comment ? Et qui ? Qui peut assumer un tel pouvoir sans fléchir comme moi je sens que je peux fléchir ? Le risque est énorme. Mais si je suis le seul, le risque sera bien pire...

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