mardi 8 août 2017

Planète isolée : Chapitres 35, 36 et 37

Chapitre 35

Je suis toujours devant cet humain, la main sur la poignée de mon couteau. Son visage est toujours transfiguré par la peur. Je pourrais le tuer ici, maintenant, sans effort ! Il ne peut pas se défendre. Il est si faible ! Il est à ma merci ! Je peux faire de lui ce que je veux !
Mais ce qu'a dit ma fille ? La parole de la prêtresse... Et surtout, ce rêve qui m'a hanté plusieurs nuits... Cette ombre blanche qui me soignait, me protégeait... Se pourrait-il que ce soit cet humain ? Non ! Je ne peux pas laisser ma vie entre les mains de ce cafard ! Il est si horrible, cette couleur blafarde ! Il a été incapable de se défendre contre le ougla ! Il aurait pu mourir si je ne m'en étais pas occupé. Mais pourquoi l'ais-je fait ?


Je le regarde toujours, dressée près de se tête. Je fixe son torse où bat son moteur sanguin, d'où est pulsé ce liquide visqueux rouge, qui s'écoulait aussi de sa blessure.
Et si elle avait raison ? Si il était la solution ? Non, c'est impossible. Il ne peut pas être notre secours ! Où sont mes sœurs ? Elles devraient être là ! Seules elles peuvent me sauver et surtout sauver ma fille ! Je ne peux pas me fier à cet être blafard.
"Maman ! Crois-tu en la prêtresse ?"
Bien sûr ! Quelle question !
"Alors, pourquoi ne l'écoutes-tu pas ?"
Qui me dit que c'est elle qui t'a donné ce message et non pas toi qui a tout inventé ?
"Maman, je ne suis pas née. Comment pourrais-je mentir ?"
Je ne sais même pas ce que tu es ! Tu n'évolues pas comme les bébés parmi nos sœurs !
"Je comprends, mais je n'y peux rien... Alors, je ne vois qu'une solution..."
Que veut-elle dire par cela ? Quelle est son idée ? Que veut-elle faire ? Elle ne peut rien faire ! Je suis la seule à pouvoir agir, et je vais tuer cet humain !
Alors que je sors mon couteau de son fourreau, m'approchant du torse de ce cafard ligoté, je sens mes jambes s'effondrer sous moi. Je m'écroule au sol, à côté de lui. Je ne peux plus bouger. Je me sens m'enfoncer. Que se passe-t-il ? Cela me rappelle...

Cela me rappelle quand j'effectuais ma formation finale. La prêtresse nous avait placées en cercle, allongées sur le sol. Nous avions commencé par la transe profonde, en courbant notre corps comme une vague, suivant un rythme de respiration parfaitement synchronisé entre toutes les initiées. Puis, la prêtresse nous avait plongées dans la profondeur de notre moi intérieur, passant la porte de notre conscience. Nous avions alors approché de l'infinité.

Et voici que je ressens la même chose ! Mais la prêtresse n'est pas là ? Qui me pousse dans cet état ?
"Maman, suis-moi !"
Ma fille ! Comment peut-elle ?
"Maman, suis-moi, n'ai aucune crainte... Tu comprendras."
Je n'arrive de toute façon pas à empêcher ma plongée. Je vois l'aura de ma fille devant moi, souriante, et qui me montre la porte de ma conscience. Elle l'entrouvre et me laisse entrer, sans y rentrer elle-même. A l'intérieur, je ressens la présence de mes sœurs, de la prêtresse. Elles ne disent rien. Elles ne bougent pas. Mon esprit vole, léger, dans cet endroit unique et universel.

"Regardes, maman."
Et je vois. Je vois l'ombre blanche. Elle me soigne. Elle nourrit ma fille. Mes sœurs m'entourent, formant un cercle parfait. Mais pourquoi me montrez-vous cela ? Je ne peux pas lui faire confiance.
"Tu admets donc que ceci est l'humain."
Oui, je vois sa jambe blessée. Je vois l'ombre boiter, et ses mains à cinq doigts. Mais pourquoi lui ? Pourquoi ne venez-vous pas nous chercher ? Pourquoi ne venez-vous pas nous sauver ?

Aucune réponse, aucun son.

Je regarde encore la scène présentée à mes yeux. Je ne peux pas avoir de doute sur son interprétation. Mais pourquoi lui ? Pourquoi pas un vaisseau de secours ne viendrait-il pas ?

Toujours aucune réponse... Mais la forme blanche manipule aussi des outils. Ses mains construisent quelque chose. Qu'est-ce que c'est ? Je ne sais pas. Mais la prêtresse, la seule à bouger alors, me pointe du doigt ce qu'il a dans ses mains. Je regarde de plus près. Mais la forme est floue. J'arrive néanmoins à distinguer un des composants de mon vaisseau. Je vois ensuite l'image floue d'un réacteur de vaisseau... Puis plus rien ! Je suis à nouveau toute seule. La porte de ma conscience se réouvre à nouveau, et ma fille m'attend à la porte.

J'hésite à sortir. Je ne peux pas, je ne veux pas croire ce que j'ai vu. Comment serait-ce possible ? Tout me pousse dans ma condition actuelle à refuser, mais tout me pousse dans mon éducation à accepter. Je vois pour la première fois le sourire de ma fille. Je ne vois pas son visage, mais je ressens sa joie, sa douceur et sa générosité.

Je sors de ma conscience profonde, doucement, prenant conscience du sol sur lequel je suis allongé.

Chapitre 36

Elle reste plantée là, à me fixer du regard, avec cette furie meurtrière dans ses yeux verts. Je ne peux pas me tromper sur ses intentions. Elle regarde mon torse, là où se trouve mon cœur. Elle le fixe avec une volonté croissante que je ressens. Ce sont là mes derniers moments.

Elle sort son couteau et s'approche de moi. Sa main se lève. C'est la fin !

Mais soudainement, je la vois fléchir ses jambes, comme prise de vertige. Puis elle s'effondre à côté de moi, comme prise de convulsions. Son corps ondule d'un rythme lent. Puis il se fige, allongé à coté de moi. Que se passe-t-il ? Je ne comprends pas. 

J'essaye de bouger, de me libérer, mais rien à faire, les liens sont bien trop serrés. Je la regarde à côté de moi, son ventre arrondi. Pourquoi m'aurait-elle soignée si c'est pour me tuer ensuite ? Ceci est incompréhensible.

J'essaye de comprendre. Elle est enceinte. Elle m'a soignée. Je me réveille et elle veut me tuer. Pourquoi ? Et cette voix qui me disait être sa fille ? 

Elle a peur pour sa fille. Elle a peur de moi ! Et elle a raison. Si je pouvais, je la tuerais sur le champ. Mais je suis incapable de bouger. Je suis impuissant. Je la regarde à nouveau. Elle ne bouge plus, mais elle respire profondément, imperceptiblement.

Je sens que les feuilles à l'odeur de camphre commencent à me faire plonger dans le sommeil. Je résiste, je ne sais pas quoi faire.

Je la regarde. Elle est d'un bleu magnifique. Ses yeux sont clos, mais je me rappelle le vert puissant qui s'en dégage. Son corps, à l'exception de son ventre, est longiligne. Ses mains sont fines avec au bout les trois doigts qui caractérisent cette race. Ses pieds sont amples et plats. Ce ventre rond abrite la vie. Une vie qui ne veut pas mourir...

"Ni moi, ni ma mère ne voulons mourir."
La voix, à nouveau...
"N"ayez plus peur... Ma maman va s'occuper de vous."
Elle veut me tuer !
"Non, elle ne va pas vous tuer. Nous avons besoin les uns des autres."
En quoi avez-vous besoin de moi ?
"L'accouchement et les suites... une période dangereuse pour nous deux... Nous avons besoin de votre aide."
Et en quoi j'aurais besoin de vous ?
"D'abord pour vous libérer, ensuite pour vous permettre de retrouver les vôtres."
Comment ? Je ne comprends pas !
"Vous êtes comme nous, perdus sur cette planète isolée... L'une ou l'autre des factions va nous retrouver."
Et alors ?
"Et si c'est notre faction qui nous retrouve en premier ? Survivrez-vous si nous ne vous protégeons pas ?"

Je reste coi. Je la regarde, allongée à côté de moi. La voix est celle de l'enfant à naître, non encore née ! Ce ventre arrondie, cette vie à venir... Mais je suis leur ennemi ! Pourquoi me libèrerait-elle ?
"Parce qu'ici, il n'y pas de guerre. Ici il est question de survie."
Mais qu'est-ce qui me prouve que vous me protègerez si c'est un vaisseau de votre race qui vient ?
"Il nous faut nous croire. Vous libérer devrait vous prouver notre confiance..."
Mais si c'était un de mes vaisseaux qui venait en premier ?
"Alors, il vous appartiendra de nous sauver de vos propres congénères..."
Pourquoi le ferais-je ?
"Pourquoi ne le feriez-vous pas ?"

Le produit qui infuse dans ma jambe me fait perdre doucement conscience. Mon esprit est troublé. La question posée est stupéfiante. Pourquoi ne le ferais-je pas ?

Chapitre 37

Alors que je sens ma mère décidé à tuer l'humain, je décide d'intervenir à nouveau. C'est notre seule chance. Il faut qu'elle le comprenne. Mais comment faire ?
"Amènes la nous !"

Que je vous l'amène, prêtresse ? Mais comment ? 
"Forces là à plonger au-delà de sa conscience !"

En suis-je capable ? Il est urgent que j'intervienne ! Son arme est levée ! Non ! Il ne faut pas ! Je plonge violemment dans mon monde intérieur en tirant sur le lien qui me lie à ma maman ! Je la tire si fort qu'elle s'écroule au sol. Je la force à la confronter à son égo.

Je lui montre la porte de sa conscience profonde. Elle hésite mais elle pénètre. La porte se referme. Je ne la suis pas car il faut que je m'occupe de l'humain. Il est affolé. Il peut devenir brutal et ce qu'elle s'apprêtait à faire à pu détruire tout espoir.

Je le sens qui sombre dans l'inconscience doucement. Je profite de cet état pour pouvoir communiquer avec lui. J'essaie de le convaincre que nous devons nous entraider. Il résiste. Il est violent, comme tout ceux de son espèce. Mais il écoute tout de même ce que je lui dis. Le fait que je sois une vie en devenir le touche. Il écoute, il est troublé.

J'essaie de le convaincre encore. Il s'enfonce dans son sommeil et je sens que son questionnement continue. J'ai peut-être réussi à réparer les méfaits de ma maman.

Ma maman... Elle sort de sa porte. Elle a un regard différent. Elle est dans le doute, mais en même temps, elle croit. Elle me regarde et je suis heureuse. Elle a compris, enfin ! 
Et elle me sourit à son tour. Elle remonte à la surface de sa raison, quittant la transe dans laquelle je l'ai forcée à plonger.

Je suis épuisée. Cette crise a été violente pour moi. Je sens mes forces s'échapper. Je me sens vidée, comme si l'outre de ma vie s'était vidée sur le sable aride de la plaine des émotions.