mercredi 9 août 2017

Planète isolée : Chapitres 38, 39 et 40

Chapitre 38

J'ouvre les yeux. Je suis toujours allongée sur le sol, à côté de l'humain. Je tourne la tête lentement vers lui. Il est à nouveau endormi. Les plantes sur sa jambe ont pour effet secondaire une forme de léthargie. Il ne bouge plus, les yeux fermés. Pour la première fois, je le regarde autrement. Son corps n'est pas si horrible. Sa couleur de peau est certes pâle, mais elle n'est pas aussi hideuse comme je la voyais avant.

Je me redresse doucement. Je sens mon ventre qui me fait mal. Ma fille ! Elle est en détresse ! Elle est épuisée... C'est elle qui m'a entrainée dans ma conscience profonde. Je n'ose imaginer l'effort qu'elle a dû produire. Elle n'en avait pourtant pas la force, mais elle a réussi. Cette planète a sans doute décupler sa croissance. Il n'en reste pas moins qu'elle n'est qu'un bébé et ses forces sont limitées.

Je me traine doucement, me tenant le ventre, vers le lieu où je conserve de la nourriture. Je regarde les différents fruits et baies présentes. Il nous faut une source saine et revivifiante. Je vois un couple de fruits qui devraient faire l'affaire. Ils sont sucrés, riches en vitamines et contiennent aussi des composants chimiques particuliers qui peuvent booster notre système immunitaire.

Je les mâche avec attention, pour en extirper tous les composants riches et faciliter l'absorption rapide par mon organisme, pour que ceux-ci arrivent le plus rapidement possible à ma fille. Elle est toujours en état de léthargie. Je la sens en danger. Elle ne répond à aucun de mes stimuli.

Je bois ensuite plusieurs larges gorgées d'eau. Mon corps a sué durant toute la phase d'immersion et je suis déshydratée. Cela complique les échanges énergétiques avec mon enfant. Je bois encore. Je reste assis ainsi, guettant chaque signe de mon bébé. Mais rien ne vient. Elle reste dans son état refermée. Je comprends qu'elle s'est elle-même mise en veille physique pour se protéger. Mais elle ne peut pas rester longtemps ainsi. Un adulte peut le faire, et ainsi se régénérer, mais un bébé !

Je me concentre et tente de descendre vers elle. Je passe le seuil de ma conscience mais n'entre pas dans ma porte profonde. Je cherche l'endroit où s'est réfugiée ma fille. Je déambule mentalement dans les différents recoins de mon subconscient et du sien. Je sens son lien, mais elle ne répond pas et je n'arrive pas à suivre ce chemin car il s'effiloche au fur et à mesure que je m'approche.

Mais je sens aussi que l'énergie des fruits commence à l'atteindre. Son corps reprend des forces, son cœur un rythme plus soutenu. Mais son esprit reste enfermé. J'essaye de l'appeler, mais seul le vide du vent de mes pensées me répond. Je ne peux rien faire qu'attendre. Elle va récupérer. Elle doit récupérer !

Je sort de ma méditation et j'observe l'humain à une dizaines de pas de moi. Que dois-je faire ? Ma fille m'a montré la prêtresse. Elle avait raison. Mais c'est un risque énorme. Comment lui faire confiance ? Il est entraîné à tuer mes congénères. Pourquoi n'en ferait-il pas autant avec moi ? Et maintenant que ma fille est en danger, je serais une cible très facile avec ses douleurs au ventre.

Je ne peux pas répondre maintenant. Je dois d'abord m'occuper de reconstituer nos provisions, y compris pour cet humain. Avec difficulté, j'utilise mon déplacement furtif dans la forêt. Je sens que le ougla n'est pas si loin. Je n'aurais pas la force de le combattre, et mon réflecteur pourrait ne pas suffire vue sa taille. Il a fonctionné la première fois, mais fonctionnerait-il encore ? Il semble plus intelligent que la moyenne.

Chapitre 39

Engoncé dans mon corps enlacé par les chaines qui le maintiennent immobile, mon esprit continue à réfléchir à la question posée par cet enfant : Pourquoi ne le feriez-vous pas ?

Pour quelles raisons les aiderais-je ? Pour quelles raisons ne les aiderais-je pas ? Les images se succèdent dans mon esprit.

  • Les images de combats spatiaux contre ces êtres bleus : ces vaisseaux inférieurs technologiquement en termes d'armement mais dont les pilotes sont capables de prouesses acrobatiques, leur maniabilité étant supérieure aux nôtres. Nous avons la supériorité technologique, mais peu nombreux sont nos pilotes capables de rivaliser avec leurs mouvements d'échappement ;
  • Les images de combats au sol, parfois au sabre, toujours soumis au risque d'une de leurs attaques surprises, où rien ne permet de les détecter, leur mouvement indicible, telle cette femelle lorsqu'elle s'est approchée de moi. Nous avons réussi à créer des détecteurs performants, mais ils se sont aussi adaptés à ceux-ci. Certes, nous étions moins soumis à leurs attaques surprises, mais une fois le contact établi, leurs mouvements restaient incroyablement rapides et sans capacité d'anticipation ;
  • L'image de cette femelle bleue qui me menaçait avec son couteau, avec la ferme intention de transpercer mon cœur. Mais aussi cette même femelle qui m'a soigné, m'a nourri ;
  • Ce goût horrible de ce jus du fruit qu'elle pressait d'une seule main, indiquant une force bien supérieure à nous, humains. Mais ce jus, je le sens, me nourri et m'aide à retrouver mes forces ;
  • Cette voix enfantine, insondable, me parvenant sans bruit, comme si elle entrait dans mes pensées, cette voix d'un bébé à naître qui me demande de l'aide et qui me propose la leur ;
  • Cette femelle qui s'est écroulée à côté de moi, comme en transe ;
  • Cette femelle au ventre arrondi, la vie en elle, la protégeant coûte que coûte.
Tout ceci se mélange. Je n'arrive pas à discerner le bon choix. Et si c'est bien un de leurs vaisseaux qui nous retrouvent en premier, seules elles pourront me sauver. Mais le feront-elles ?
Et si c'est un de mes vaisseaux, le ferais-je ?

Puis-je leur faire confiance ? Peuvent-elles me faire confiance ? L'enfant, oui, manifestement... Mais sa mère ? Je suis toujours en vie. Et pourtant, je ne ressens plus sa présence à côté de moi. Elle m'a laissé en vie. Serait-ce possible ?


Et une question me taraude : si la situation avait été inversée, aurais-je fait la même chose ? Aurais-je eu cette compassion ? Pourquoi l'a-t-elle fait ?
Mes images continuent de se mêler dans ma tête, mais l'image d'un bébé prenant de plus en plus de place. Un enfant... Je ne peux pas tuer un enfant... Un soldat oui, mais un bébé ? Non ! Ce n'est pas honorable. C'est contre ma morale... Mais qu'en est-il de ce peuple ?

Chapitre 40

L'eau de ma vie se disperse. Je sens mon souffle se réduire, tel un lac dont la surface se revêt d'un manteau impassible. Le lac est profond et je m'y enfonce doucement. Un calme pacifique m'entoure. Je ne suis plus. Je n'existe plus. Je me disperse en de multiples flammèches Je disparaît.

Alors que ma raison se disloque, je sens venir à moi une énergie nouvelle. Mon esprit reprend lentement forme. Je perçois. La nourriture que ma maman absorbe, l'eau qui s'écoule en moi et vient reconstituer mon eau de vie. Elle me cherche, m'appelle, mais je n'ai pas la force de lui répondre. Je suis trop faible encore. Elle doit le comprendre et ne pas s'inquiéter.

Je ne peux même pas lui envoyer un songe en réponse à sa conscience profonde. Je sais qu'elle comprend. Je dois me ressourcer. Je dois...