vendredi 11 août 2017

Planète isolée : Chapitres 41, 42 et 43

Chapitre 41

J'ai pu encore une fois me rendre invisible du ougla qui rode autour. J'ai aussi trouvé les fruits et herbes nécessaires à la survie de nous trois...

Nous trois ?! Je viens de penser cela ! Réellement ?

Je reste immobile dans la forêt, tapie au sol, mes sens à l'écoute mais mon esprit occupé. "Nous trois" est significatif. Je considère bien maintenant cet humain comme faisant partie de notre avenir, en tout cas, notre avenir immédiat. Je dois donc tenter de lui faire confiance. Mais je devrais le surveiller...

C'est idiot ! Je n'ai pas le choix. Soit je le tue, à l'encontre des préceptes de ma communauté et ma prêtresse même, soit je le libère, et dans mon état, qui plus est allant s'aggraver, je serais totalement à sa merci et je ne pourrais ni le surveiller et encore moins le maîtriser. Je n'ai pas le choix. Je DOIS lui faire confiance, pour moi et pour ma fille. Je dois lui faire confiance, pour lui aussi... Et ma fille qui ne me répond plus. Mon ventre continue à me faire mal. Est-ce que le moment est venu ? Déjà ? Bientôt, je serais incapable de bouger, peut-être même de parler..., voire d'exister. Pour ma fille !

Ainsi décidé ! Je reprends le contrôle de mon corps et j'avance vers le campement. Cet arbuste sur ma droite frissonne, comme caressé par le vent. Mais le vent est contraire à son mouvement. Le vent va de moi vers l'arbuste et son mouvement !

Je saisis dans l'urgence mon réflecteur de ma main gauche, ma lame de ma main droite, juste à temps pour voir s'approcher à pas lents et résolus l'énorme ougla, maître de ces lieux. Il me fixe, presque dédaigneux de mon réflecteur. Presque... Il hésite encore à passer le cap. Je me redresse, par défi, brandissant mes mains en avant. Le ougla n'avance pas mais ne recule pas non plus. Ses griffes sont plantées dans la terre, lui assurant une prise certaine au sol pour d'un bond atterrir sur moi s'il le voulait.... "S'il le pouvait" serait plus juste. Il ne peut pas. Il reste encore pétrifié par mon réflecteur. Mais combien de temps encore ? Je décide de profiter de l'avantage, maintenant !

Je fais un bond dans sa direction, avec toutes les ressources de furtivité pour le surprendre au maximum et ainsi amplifier l'effet de mon action. Mon réflecteur se retrouve ainsi à moins d'un mètre de lui. Je sens son souffle chaud et rauque, son odeur pétris d'hormones chasseresses et de sang séché. De ma main droite, plutôt que d'attaquer directement son corps, m'exposant alors hors du réflecteur, je tranche le bout de ses griffes des pattes avants. Le tout provoque une multitude d'effets. Tout d'abord, les griffes coupées, sans le blesser pour autant, le déséquilibre, ses pattes avant glissent alors sur le sol et l'obligent à se reprendre et à se reconcentrer sur son équilibre et sa position, donc sur lui-même et non pas sur moi. Ensuite, une fois son équilibre repris, il est fait face au réflecteur et prend conscience de celui-ci soudainement ainsi que de ma présence qu'il n'avait pas anticipé. Le déséquilibre mental fait suite au déséquilibre physique. Il fait un premier geste de recul. Il regarde sans comprendre cet animal qui était à dix pas de lui, qu'il s'apprêtait à attaquer et qui se trouve maintenant à un mètre de lui, et il ressent son infirmité passagère des pattes avants. Plus de griffes... Il bat en retraite, aussi vite qu'il peut, mais pas dans un effroi terrible. Non, il s'enfuie car il est en situation inconfortable, ayant perdu son avantage.

Mais je sais qu'il reviendra. Je rentre au campement. L'humain est réveillé, toujours ligoté. Je dépose les différents fruits, feuilles et baies qui nous aiderons dans les jours à venir. Je sens que mon ventre est de plus en plus tendu. Oui, le moment approche. Un ou deux jours, maximum...

Je m'approche de l'humain. Il me suit des yeux. Ils sont marrons, comme les fruits sous coque. Je lui montre les plantes de soins. Il acquiesce du regard. Je change ainsi son pansement, non sans extirper un nouveau cri de l'humain au moment où j'enlève le précédent. Je m'applique au plus vite pour étaler les nouvelles feuilles et leur pouvoir apaisant sur sa blessure. Je m'approche de son visage. Il est encore crispé de douleur. J'utilise un morceau de tissu, que nous utilisons pour emballer des fruits fragiles d'habitude, en l'humidifiant et en essuyant son front et son visage. Je recommence plusieurs fois l'opération, dégageant ainsi la poussière qui s'était accumulée. L'eau fraiche sur son visage le détend, en même temps que la plante commence à prodiguer ses effets.

Il me regarde d'un air interrogatif, avec moins de peur qu'hier. Je dois le nourrir. Mais son refus d'hier montrait clairement que ce n'était pas à son goût. Pourtant, c'est ce que mes sœurs m'ont conseillé pour lui. Comment lui faire comprendre ? Je prends un fruit dans ma main droite et je lui montre ostensiblement. Son visage fait une grimace qui ne laisse aucun doute quand à son interprétation. Je reste ainsi, lui montrant le fruit, sans bouger. Lui non plus.

J'essaye bien de lui parler, mais il ne me comprend pas, et ses rauquements sont tout aussi incompréhensibles pour moi. Une impasse...

Il me faut gagner sa confiance. Je n'ai plus le temps de faire de la diplomatie. Ma fille va bientôt naître, et tout dépendra de lui. Je serais incapable de la protéger. Et ce ougla a proximité !

Je dégaine mon couteau et l'approche de l'humain. Celui-ci aussitôt reprend son regard apeuré. De gestes brefs et précis, je coupes les liens de cordes qui le maintiennent attachés. Puis je détache les chaines de métal qui le bloquaient au sol. Et je range mon couteau, en restant sans bouger, ni reculant, ni avançant, mon autre main tenant toujours le fruit tendu.

La première réaction de l'humain, une fois désentravé, est de tenter un bond en arrière. Mais sa jambe n'est pas assez forte et il s'écroule à peine dix centimètres plus loin, les yeux tordus de douleurs. Son bandage est d'ailleurs défait. Il faut que je le refasse. Je le regarde et lui montre sa jambe. Ayant rangé mon couteau, je montre de mon autre main que celle tenant le fruit, d'autres feuilles grasses fraîches.

Il me regarde, sans être vraiment surpris. Il se rallonge. Il m'observe un moment. Il soulève les feuilles de sa jambe lui-même et prend le temps d'examiner sa blessure. Il semble rassuré et son regard se reporte sur moi. Il regarde ma main qui tenait le couteau et maintenant des feuilles grasses. Il refait les dix centimètres inverses vers moi et place sa jambe près de moi. Je recommence donc l'opération de soin de sa jambe.

Cette fois, pour les fruits, je les pose à côté de lui, bien en évidence, et par le geste, je l'invite à les manger, tout en m'écartant vers mon lieu de couchage et de méditation. Je l'observe ainsi de loin. Il est libre. Il fait de même, il m'observe. Je prends quelques fruits, toujours les mêmes qui redonnent de l'énergie pour ma fille que je sens perdue dans les limbes de sa conscience profonde. Je les mange ostensiblement face à l'humain.

Celui-ci me regarde. Il attrape avec une grimace qui doit être du dégoût l'un des fruits que je lui ai apportés. Il me regarde, fixe le fruit, me regarde à nouveau, et finalement mort dedans, non sans à nouveau faire une grimace. Mais il le mange, en me fixant droit dans les yeux. Ses yeux ne semblent plus exprimés de la colère. De la surprise, oui, des questionnements aussi. Il s'appuie sur le tronc d'arbre sur lequel il était attaché, adossé, les jambes étendues.

Moi, je me replonge dans ma méditation du troisième degré. Je dois savoir si ma fille va mieux. Je sens son corps vivre, mais je n'entends plus son esprit. Et peu importe cet humain, de toute façon, je suis à sa merci comme il était à la mienne.

Chapitre 42

Je me réveille à nouveau dans ce campement. Il n'y a personne. Je suis toujours bel et bien ficelé comme un saucisson ! Un plat de choix ! J'observe ce qui m'entoure, dans la limite de mon champ de vision. Je ne discerne pas grand chose en fait. La femelle bleue doit être particulièrement intelligente pour m'avoir positionné ainsi, sans possibilité de voir plus que nécessaire.

J'entends au loin un grognement. Je le reconnais. C'est celui de cette bête qui m'a attaquée. Elle n'est pas si loin. Si elle venait maintenant, je serais incapable de me défendre, comme mes proies attrapées dans mes pièges, des encas faciles à déguster, sans danger. Je tremble mais je refuse de me laisser aller à la peur. Quoiqu'il arrive, je ne pourrais rien y faire.

Mais le son s'éloigne et j'entends les pas, ou plutôt je les devine, de l'être bleue. Elle se plante devant moi et me montre les feuilles qui me soulagent. Mais est-ce que ces feuilles sont bonnes pour moi ? Me soignent-elles ou n'ont-elles qu'un effet somnifère ? Je n'ai pas de toute façon le choix, comme pour la bête. Je lui fais signe de la tête de procéder. 

Elle arrache le précédent pansement. J'avais beau m'y être préparé, je ne peux réprimer à nouveau plusieurs jurons de douleurs ! Elle applique très vite le nouveau pansement. Puis elle s'approche de mon visage, tandis que je ressens toujours la vive douleur encore dans ma jambe. Elle m'essuie le visage, m'humidifie mon front, mes lèvres... Mais que fait-elle ? Qu'est-ce qui lui prend ?

Elle me montre maintenant un fruit de sa main gauche. Ah non ! C'est trop immonde ! Je n'en veux pas ! Elle semble parfaitement le comprendre mais je la vois décontenancée. Nous échangeons biens des mots, mais nous ne nous comprenons pas. Je regarde les fruits et fait la pire des grimaces que je puisse faire. Elle me regarde, figée. Tout à coup, elle sort son couteau de sa main libre. Elle veut me tuer finalement !? Elle fonce sur moi, mais je ne peux rien faire. Mais que... Elle coupe les liens de cordes qui entravent mes mouvements. Elle détache les chaînes qui me maintiennent à l'arbre mort derrière moi. Dès que je sens mon corps libéré, je décide de reprendre l'avantage ! Je fais un bon en arrière. Je bande mes muscles, j'appuis sur mes pieds et... je m'écroule lamentablement, avec un cri de douleur ! Ma jambe !!! J'avais presque oublié ma jambe ! 

Mais elle ne m'avait pas oublié ! Je regarde l'être bleue. Elle n'a pas bougé. En fait si ! Elle a rangé son couteau et me regarde. Je dois savoir pour ma jambe... J'arrache le pansement ! La douleur à nouveau !!! Je me calme, je me concentre. Je regarde ma jambe. Elle semble bien cicatrisée. Pas de pus, pas d'odeur indiquant une putréfaction, pas de couleurs anormales... Juste l'odeur du camphre... Je regarde l'être bleue. Elle me montre à nouveau des feuilles de pansement. 

Oui, je les ai arrachées. Il faut qu'elle recommence. C'est bien pour me soigner et non juste m'endormir. Je rapproche ma jambe d'elle et je lui fais signe de la tête. Elle replace à nouveau le pansement. A peine a-t-elle fini, qu'elle dépose les fruits écœurant à côté de moi et s'éloigne vers ce qui semble être son lieu de vie dans ce campement que je découvre.

Elle me regarde, elle-même prenant d'autres fruits, pas les mêmes d'ailleurs. J'hésite. Mais je crois comprendre. Elle mange en me fixant. Elle a choisi ses fruits pour moi. Elle mange des fruits pour elle, sans doute non compatible avec mon corps. Je prends un de ces fruits. Je la regarde à mon tour, et d'un geste je mords dedans. C'est vraiment immonde ! Mais je continue jusqu'au bout. Le goût !!! Mais je sens le jus qui coule dans mon estomac. Sucre, vitamines, minéraux... Oui, ce fruit est adapté. Mais quel goût !!!

Je la regarde, mais elle ne me regarde déjà plus. Elle est assise, un peu comme un de nos moines de l'ancien temps. Elle a les yeux fermés et elle respire doucement, à ce que j'en vois de son torse qui fait des va et viens lentement. Elle me fait manifestement confiance. Elle m'a détaché. Elle m'a soigné et nourri.

Et elle est enceinte. Je la trouve plus faible qu'il y a deux jours. Mais je n'entends plus la voix de sa fille, cet enfant à naître.

Chapitre 43

L'eau de vie parcourt mon corps à nouveau. Je sens ses bienfaits se répandre dans mon être, mes pensées regagnent en précision. Mon esprit peu à peu se retire de sa retraite, espace de survie ultime. Je remonte les couches de ma conscience, petit à petit. Je ressens à nouveau les mouvements de ma mère, sa respiration, son cœur qui bat.

Il s'est passé quelque chose. Je l'ai senti bondir comme si elle se battait ! Elle n'a pas... ? J'essaye de remonter encore mais je suis encore trop faible pour ressentir ce qu'elle voit. Mais je sens une peur maîtrisée. Elle n'a pas attaqué l'humain ? Ou aurait-elle été attaquée par celui-ci ?

Je sens la présence de la forêt autour de nous. Puis le calme revient. Elle revient au campement, je le sens à l'absence de la pression des arbres et de leurs frondaisons sur notre corps à toutes les deux. Et je sens la présence de l'humain... Non, ce n'était pas l'humain contre qui elle se battait...

Je sens ma maman sereine, calme. Elle a changé d'attitude émotionnelle vis-à-vis de l'humain. Je ne peux que deviner, mais je ressens une douceur qui l'emporte. Je ressens des mouvements brusques, mais toujours dans un calme total, sans haine. Que se passe-t-il ? Pourquoi ne puis-je remonter plus ?

Puis, au bout d'un moment, je sens ma mère entrer en méditation, après un phase de repos et de nourriture. Cette nourriture continue de me redonner des forces. Et mes forces, je vais en avoir besoin, comme ma mère. L'heure de ma naissance approche, vite, peut-être même trop vite. 

Serais-je capable de communiquer avec l'humain une fois née ? Je n'en suis pas si sure... Pour le moment, j'utilise aussi la maman comme support à ma communication, comme une antenne relais, à son insu. Mais sans elle, détachée, pourrais-je continuer ?

Et cet humain, comment est-il maintenant ? La méditation de ma mère ouvre une fenêtre de l'espace environnant pour moi. J'entrouvre les volets et je constate que l'humain est détaché, conscient et qu'il nous observe. Ou plus exactement, il observe ma maman, et son ventre. Elle l'a relâché ! Elle a compris ! Mais lui, a-t-il compris ?

J'essaye, par cette fenêtre de lui parler : 
Humain, je suis toujours en vie, mais ma vie et celle de ma maman vont être entre tes mains, tout comme la tienne a été entre les nôtres. Nous aideras-tu ? Sauras-tu nous protéger, nous soigner ? Nous avons tant à te dire pour que tu saches quoi faire et comment... Aurons-nous le temps ? Je vais bientôt naître. Tu devrais aider ma maman dès que tu le pourras, sans attendre la naissance...
A-t-il entendu mes paroles ? Les a-t-il comprises ? Je ne sais pas, mais je n'ai pas assez de forces pour continuer. Je dois aussi rassurer ma maman qui me cherche dans notre espace de conscience. Je suis là, maman ! Je vais bien ! Ne t'inquiètes pas ! Tu as bien agis !