dimanche 13 août 2017

Planète isolée : Chapitres 47 et 48

Chapitre 47

J'arrive au campement, non sans ressentir une douleur à ma jambe droite, mais ce n'est pas le poids de cette femelle bleue, ni de son bébé, juste la blessure qui me lance encore. Elle est maintenant allongé sur ce qui lui sert de lit. Elle a les yeux fermés, mais je sais qu'elle est éveillée. Elle ne parle plus, mais je vois son visage grimacer et son corps se tendre.

Je réalise que je ne sais même pas comment cette espèce donne naissance. Est-ce que je peux faire quelque chose, ou dois-je attendre ? Je m'assoie à côté d'elle, à plus d'un mètre, car parfois ses mouvements sont brusques, et un coup pourrait partir.



Lors de ce qui semble être une accalmie, elle me regarde, détache de sa ceinture le tube éventail et son couteau et les dépose vers moi. Puis elle me montre du doigt la réserve, où j'ai déjà déversé ce que nous avons ramassé avant que la bête ne nous attaques. Je me lève et je m'approche de ces divers fruits, herbes et baies. Je pointe du doigt un fruit, le même que ce matin qu'elle avait mangé. Elle fait non de la tête. Je pointe une grappe de baies rouges, toujours non. Je pointe encore un fruit, encore non. Ah, si nous pouvions parler !

"Elle a besoin de l'herbe rouge !"

Je reste béat ! Cette voix ! La même que lorsque j'étais enfouis dans mes songes. C'est son bébé, si j'ai bien compris, une femelle aussi. L'herbe rouge... l'herbe rouge... Je la vois et je la pointe du doigt. Surprise un instant, la femme opine de la tête. Je saisis l'ensemble.

"Non, juste quelques feuilles... Il faut les lui faire mâcher !"

Je repose donc le bouquet et extirpant quelques feuilles et je me rapproche d'elle. Je lui tends une première feuille, vers ses mains. Mais elle ne bouge quasiment plus. Seule sa tête et ses yeux sont encore mobiles... J'approche donc la feuille de sa bouche qu'elle entrouvre, surprise, bien plus surprise que moi... Son regard m'interroge. Je lui montre son ventre puis ma tête et mes oreilles. Elle ne comprend pas et fait non de la tête, doucement. Je recommence plus doucement, avec mes deux mains, l'une montrant le ventre où se trouve son bébé, l'autre montrant mes oreilles avec un mouvement qui se veut être un signe d'audition.

Elle regarde son ventre, figée, totalement désemparée. Elle me regarde à nouveau, toujours aussi surprise... Non, pas surprise, inquiète ! Je la vois qui déglutie la première feuille, j'approche la seconde sans même me préoccuper de ses pensées. Elle mâche à nouveau mais son regard est le même.

"Pour la rassurer, faites le mouvement que je vais vous décrire, avec vos mains : un cercle complet, puis un point au milieu, comme si vous transperciez le cercle. Enfin avec votre deuxième main, vous attraperez ce point du milieu, et vous le sortirez doucement de ce cercle virtuel."

Qu'est-ce que cela signifie ? Que veut dire ce mouvement ?

"La naissance ! Faites le !"

Je me replace face à la femelle. Je lui montre mes deux mains ouvertes. Elle est toujours en état de choc intellectuel. D'une main, je dessine le cercle. Ses yeux suivent mon doigt. Une fois fini le cercle, du même doigt, je l'enfonce virtuellement dans le centre du cercle. Je vois à ses yeux qu'elle commence à paniquer. Elle me regarde avec effroi. Pourquoi ?

"Continuez !"

OK, je continue ! Je continue... De mon autre main, j'attrape mon poignet et je le tire doucement, sortant l'index hors du cercle virtuel. Une fois terminé, je remets mes mains sur mes cuisses.

Son regard est troublé. Elle regarde son ventre, moi, de manière répétitive, cherchant une réponse. Je lui indique à nouveau son ventre et mes oreilles. Elle semble se détendre, mais reste néanmoins tendue.

"Le plus dur va commencer !"

Elle va accoucher ?

"Accoucher ? Qu'est-ce que cela veut dire ?"

Vous donner naissance, vous faire sortir de son corps...

"Oui, je vais sortir de son corps. Mais il est possible qu'elle n'y arrive pas. Elle est déjà faible, malgré les feuilles."

Dois-je lui en donner d'autres ? Que puis-je faire ?

"D'autres feuilles ne servirait à rien, elle est déjà insensibilisée..."

Ah, ce sont des feuilles anti-douleurs... Mais que dois-je faire ? La déshabiller ? Comment l'aider ?

"Il faut lui enlever son... haut. Son vêtement du haut, celui qui recouvre son ventre."

Mais, ne dois-je pas enlever le pantalon aussi ?

"Pourquoi donc voudriez-vous faire cela ?"

Mais pour l'accouchement ! Vous allez bien sortir de... quelque part ?

"Oui, de son ventre..."

Comment ça, de son ventre ? Mais plus de voix... Je devine que le bébé fait d'énormes efforts lui aussi pour me parler. J'approche mes mains de ce qui ressemble à une veste. Elle reste immobile, seuls ses yeux suivent maintenant mes mouvements. Je cherche l'ouverture. Il n'y a pas de boutons, ni de fermeture éclair... Comment ce truc s'ouvre-t-il ? Je tâtonne, mais je ne vois aucun plis, aucune ouverture, comme si le vêtement était d'une seule pièce. Je regarde la femelle après avoir cherché plusieurs minutes dans les yeux. Elle me regarde et ses yeux tournent vers la droite. Je suis du regard la direction qu'elle indique. Non ! Le couteau ? Je ne vais quand même pas couper son vêtement ?

Je prends le couteau et le montre face à son visage avec un air interrogatif. Elle fait oui des yeux. Elle ne peut même plus bouger la tête. Comment dois-je procéder ? Ce couteau est particulièrement coupant, j'en ai pu faire l'expérience avec la bête. Je ne voudrais pas la blesser. L'enfant a dit "qui recouvre son ventre". J'approche la lame de cette zone. Il y a bien une démarcation entre le haut et le bas du corps. Je place la lame à quelques centimètres de cette partie, et je regarde à nouveau la femelle dans les yeux. Oui des yeux...

Je dois donc faire très attention. Mais le couteau est à double tranchant, je ne vais pas pouvoir découper le vêtement, bien collé sur sa peau, sans inévitablement la blesser elle ! J'hésite encore. Je la regarde et ses yeux insistent. A la guerre comme à la guerre ! Je glisse la lame à plat entre sa peau et le bas de ce juste-au-corps. Je le tourne doucement en essayant de concentrer la pression vers le haut, pour ne pas la blesser. Le vêtement commence à se découper, mais comme je m'en doutais, je vois une estafilade se créer simultanément sur son ventre. Je m'apprête à arrêter, à sortir la lame. Le sang est bleu lui aussi. Il coule doucement. Je la regarde et elle continue d'insister avec ses yeux, avec un regard dont le doute ne fait aucune place. Je vois que le sang coule lentement, très lentement. Je ne la blesse que superficiellement. Je continue donc mon mouvement, libérant ainsi totalement son abdomen, puis le haut de son buste. Il n'y a pas de seins. Comment nourrira-t-elle l'enfant ?

Je dégage le vêtement, j'essuie comme je peux le sang qui coule lentement. Et j'observe ce ventre. Je vois la vie qui bouge, au travers des mouvements de sa peau. Comme les coups de pieds qu'un bébé humain donnerait à sa mère... Mais que dois-je faire maintenant ? Il n'y a aucune ouverture, aucun sexe ou trou permettant au bébé de sortir. La seule marque que je vois est au centre du ventre, comme une étoile, une fleur d'anis.

"Il faut ouvrir la porte...."

Ouvrir la porte ? Mais quelle porte ? Je ne vois rien...

La voix plus lointaine : "ouvrir la porte..."

J'ai compris mais c'est quoi cette porte ? Je regarde la femelle bleue. Elle a fermé les yeux, elle respire toujours. Que dois-je faire ? Je ne sais pas... Je regarde ces deux êtres enchevêtrés, je comprends l'urgence, la voix de l'enfant s'étant tue, la mère semblant partie dans un état second. Mais je ne sais pas quoi faire ! Je vois le ventre qui se débat, mais d'une façon anarchique. Je regarde à nouveau la mère. Celle-ci a les yeux grands ouverts ! Elle me fixe du regard. Elle pointe des yeux le couteau, puis son ventre et recommence trois fois.

Que veut-elle ? Je ne vais quand même pas faire une césarienne ? Ce n'est pas leur mode normal de naissance ? Il doit y avoir un autre moyen ! Je la regarde en faisant non de la tête, affolé. Ses yeux changent de couleur. D'un vert profond, ils passent au rouge et, alors qu'elle était immobile, elle saisit de sa main droite ma main tenant le couteau, l'approche de son ventre, et plante la pointe sur cette étoile sur son ventre. Le sang gicle plus fort. Elle continue d'enfoncer la lame, alors que j'essaye de résister, mais sa force est bien plus grande que la mienne. Elle tourne ma main, comme pour agrandir cette étoile. Mais que fait-elle ? Et ce sang qui gicle... mais ce n'est pas du sang ! Il n'est pas bleu. Il est translucide... Comme les eaux pour une femme, elle perd les eaux. Je ne sais pas si je comprends, mais je décide de continuer le mouvement de rotation, pour ouvrir cet espace, en essayant de ne pas couper sa peau, ni enfoncer la lame, car le bébé est juste dessous. Elle relâche ma main, ses yeux redevenant vert. Elle sourit et s'enfonce définitivement dans l'oubli. Elle a perdu connaissance.

Ni mère, ni bébé pour me guider... Me voici tout seul avec ce problème à gérer ! Je continue à agrandir le trou, et je vois que petit à petit, cette fleur d'anis s'ouvre de plus en plus, sans que j'ai besoin de la lame du couteau. Le liquide a quasiment fini de couler. Je vois le bébé. Elle est d'un bleu pâle, contrairement à sa mère d'un bleu profond. Mais comment la sortir de là ? Le trou n'est pas assez grand. Je la vois bouger mais à peine. Je n'ai pas le choix. Je plonge une main dans le trou pour toucher le bébé. Il réagit à mon toucher instinctivement en saisissant un de mes doigts. Elle est trop grande pour passer dans cet espace. Je dois l'extirper ! Je plonge ma deuxième main, écartant ainsi la paroi abdominale de la femelle. J'arrive maintenant à toucher l'ensemble du corps du bébé. Sa tête dans ma main gauche, je plaque ma main droite sur son thorax, en douceur, et j'essaye de tirer ainsi pour la faire sortir. Au début, la résistance est forte, mais je ne vois pas quoi faire d'autre. Je sens comme une colle sur le dos du bébé. Ma main sous sa tête glisse derrière son dos. L'espèce de glu qui la retient se détache finalement assez facilement avec mes doigts. Je reprends ma position, pour assurer la prise et je l'extirpe du corps de sa mère totalement endormie.

Elle est d'un bleu magnifique. Elle a les yeux fermés mais elle bouge doucement et je sens son cœur qui bât. Il n'y a pas de cordon ombilical. Rien ne la retient à sa mère. Mais comment était-elle nourrie ? Je retourne doucement le bébé et je comprends. Cette colle, c'était le moyen de transfert alimentaire et gazeux entre la mère et l'enfant. Leur morphologie est vraiment différente.

Mais justement, c'est bien le problème. Autant j'ai des notions, comme tout le monde depuis l'école de la naissance d'un enfant humain et des soins apportés tant à l'enfant qu'à la mère, autant là, je suis démuni. Que dois-je faire ? Le ventre de la mère reste ouvert, béant. Il ne saigne pas, hormis l'estafilade créée par le couteau lorsque j'ai enlevé son vêtement. Pas de seins, donc comment nourrir le bébé ? Avec quoi ? Dois-je le nettoyer ? Et la mère ? Elle risque une infection !

"Deux choses à faire..."

Je regarde le bébé. Il a les yeux semi-ouverts et il me regarde. A sa morphologie, je comprends que c'est bien une femelle également. Dis-moi ce que je dois faire ? Je n'y connais rien dans votre espèce !

"Pour moi, ce que tu appelles une couveuse..."

Une couveuse... Je regarde autour de moi. Une couveuse ? Les restes du vaisseau ennemi, les vivres, l'arbre où j'étais attaché, et une espèce de bloc ovale, posé à terre, non loin de la couche de la mère. Je m'en approche. Une forte odeur s'en dégage. Une odeur... comme à l'hôpital... Mais il est fermé. Comment l'ouvre-t-on ? Tout en tenant de ma main gauche avec précaution le bébé, qui continue de me regarder, de la main droite je tâte l'espèce d'œuf géant, mais je ne trouve aucun mécanisme. Je regarde le bébé. Je ne sais pas comment l'ouvrir ? Que dois-je faire ?

"Déposes moi dedans, tout simplement..."

Mais il n'y a pas d'ouverture ! Comment ?! Elle ne dit plus rien, ses yeux se referment. Le bébé est faible, je sens son pouls qui ralentit. Je ne sais pas quoi faire ! La déposer dedans ? J'approche le bébé de la "couveuse", jusqu'à toucher les bords. Et là, soudainement, la paroi devient molle au contact de la peau du bébé. J'essaye de la placer à l'intérieur, mais mes mains ne peuvent rentrer. Elles sont bloqués à l'extérieur. Seul le corps du bébé passe la membrane extérieure. Je décide de la lâcher le plus doucement possible au dessus de ce cocon étrange. Je la vois être absorbée, lentement, comme dans de l'huile épaisse. Elle disparaît à l'intérieur. Et puis plus rien...

J'entends comme un bruit sourd, sans doute un système autonome de soins et d'alimentation pour l'enfant. Je me retourne vers la mère. Elle est toujours étendue, inerte, le ventre ouvert. Elle n'est pas morte, pas encore, car je vois son ventre se lever et s'abaisser doucement, très doucement. Que puis-je faire ? Je m'approche. Je regarde les vivres. Il doit y avoir ce qu'il faut pour elle, mais quoi ?

L'enfant avait dit que j'avais deux choses à faire ! Mais la deuxième ? Je suppose que c'est sa mère, mais je n'entends plus l'enfant...
Je vois une sorte de couverture à côté d'elle. Je la recouvre, pour au moins la protéger des insectes qui pourrait venir se déposer dans ce ventre béant.

Je réalise que je viens de donner naissance à un être bleu ! Je ne pense pas qu'il y ait eu un autre humain avant moi qu'il l'ait fait ! Je n'en éprouve pas vraiment une fierté, mais je me sens soulagé. La vie ! La vie naissante est pure et loin de toute cette guerre ! Elle est innocente. Auprès de la réserve, je prends quelques baies noires que j'avais goûté avant que nous soyons attaqués par la bête et toute cette histoire. Je n'ai vraiment pas envie de manger maintenant un de ces fruits au goût horrible, même si je sais qu'ils sont bénéfiques pour mon corps. Là, j'ai besoin de sucre, d'un bonbon !

Chapitre 48

Me voici partie dans les limbes de ma conscience profonde ! L'humain a compris quoi faire. Je ne sais pas comment ma fille a pu rentrer en contact avec lui, mais ces herbes m'ont permis de ne pas trop ressentir la douleur et de m'enfoncer dans mon monde permanent. J'ai vu qu'il a ouvert tout le haut de mon vêtement ! Pourquoi ne s'est-il pas arrêté au ventre ? Je suis presque nue maintenant ! En même temps, il ne savait vraiment pas quoi faire. Il a fait ce qu'il a pu. J'ai bien cru qu'il n'allait pas ouvrir la porte de la vie ! Il a fallu que je puise dans mes ressources vitales pour l'obliger à ouvrir cette porte !

Puis il a compris... Je peux me relâcher et m'enfoncer doucement. Je sens mon bébé qui sort doucement. L'humain semble attentif, mais on voit bien qu'il n'y connait rien ! Ma fille peut mourir s'il ne se dépêche pas de la mettre dans son cocon. Il s'éloigne de moi, je le sens car son odeur caractéristique s'atténue. Puis, je sens le mécanisme du cocon qui se met en marche ! Il a réussi ! J'ai réussi ! Je peux enfin mourir tranquillement. Il est impossible que cet humain pataud et ignorant puisse faire quoique ce soit pour moi. Mais au moins, ma fille est sauvée, pour le moment.

Je sens à nouveau son odeur, cette odeur âcre issue des ports de sa peau. Il sue énormément. Il me recouvre, je le sens par la pression sur tout mon corps. C'est une de mes couvertures de survie. Étonnant, peu utile, mais étonnant ! Mais ce n'est pas en laissant mon ventre ouvert que je vais guérir. Il ne croit toute de même pas que je vais me refermer toute seule. Si j'ai eu besoin d'un couteau pour l'ouvrir, ce n'est pas comme cela, par magie, qu'il va se refermer. Tous mes organes vitaux sont exposés. Certes, la couverture diminue le risque d'infection immédiate, mais de quelques heures tout au plus...

"Maman, donnes moi un peu de temps... Je vais lui dire quoi faire... Mais j'ai besoin d'un peu de..."

Ma fille ! Elle m'a rejoins, brièvement dans ma conscience profonde. L'initiation a bien fonctionné. Elle arrive à communiquer avec moi. Elle fait partie de la communauté et elle est en sécurité. Mais elle est faible. Son immersion a été de courte durée. Je crains que le temps qu'elle ne se réveille, il sera trop tard. Je ne sais pas comment elle a fait avec l'humain, mais il est certain que celui-ci m'indiquait que ma fille lui parlait dans sa tête ! Comment cela est-il possible ? Je n'ai jamais entendu quelque chose de ce genre de toutes mes sœurs ?

Et si elle le pouvait ? Et si ça marchait ? Il lui faut du temps pour retrouver ses forces. Je dois donc lui donner du temps, me donner du temps. Je concentre donc mon énergie mentale à la protection microbienne de mon corps ainsi exposé. Combien de temps pourrais-je tenir ainsi ? Ce serait tellement plus simple de me laisser aller... Mais ma fille a encore besoin de moi. Cet homme, même si elle arrive à lui parler, n'est pas un des nôtres... Elle ne peut vivre, survivre sans moi. Je me concentre, puisant dans mon énergie vitale profonde pour la faire remonter en surface, près de mes organes.

Au moins, j'aurais essayé...