vendredi 3 février 2017

Désert 25/

Je sors de ma transe, le Soleil lui aussi émerge dans le fond de ce paysage aux courbes féminines.Je me sens encore plus large et moins attaché au temps que je n'en ai l'habitude. Cette impression est étrange mais en même temps agréable, une forme de concentration mais non pas tournée sur soi, mais sur cet univers aride et isolé qui m'entoure. Je ne me sens pas seul, devinant les âmes errant elles-aussi dans cet environnement perdu et mortel.

Sans effort, sans courbature ni crispation, je me lève et me dirige vers les jarres nourricières. L'eau commence à diminuer sérieusement, mais il y en a encore une autre apparemment pleine. Pour les baies bleu-noire, il en va de même. Je ressens comme une pression néanmoins de constat. Je ne pourrais pas indéfiniment rester ici et il me faudra bien reprendre la route.

Je me pose d'ailleurs la question suivante : comment Helan a-t-il pu ainsi réaliser et remplir ces coffres à survie, sachant que je n'ai décelé aucun arbuste, aucune source, y compris dans mon voyage intemporel et incorporel dans les alentours. Encore une énigme mais je pense que celle-ci restera sans réponse, je le crains.

Je m'approche de la table où est étalé le premier parchemin. Enfin, le premier, celui que j'ai ouvert en premier. Je détecte les cohérences, les ensembles de mots, mais le sens m'échappe toujours, même si toujours ces mêmes mots reviennent et semblent être la ligne directrice :
Amour, solitude, désert, humanité
 Peut être celui-ci est-il trop difficile d'accès ? Je décide d'ouvrir les autres rouleaux et de les étaler à leur tour sur cette table froide. Certains contiennent des schémas géométriques, mais qui ne m'inspirent en l'état aucun élément me permettant de faire un rapprochement avec une de mes connaissances. Certains contiennent des textes qui me semblent encore plus denses, et donc obscurs.

Un d'entre eux pourtant me semble plus à ma portée, court et dont plusieurs mots me sont déjà connus. Mais il m'en manque encore pour m'en faire une interprétation cohérente. L'effort de traduction peut être aussi un danger. La pensée en effet est forgée par le langage. Celui-ci forme une façon de voir et d'exprimer le monde qui nous entoure, une vision et des idées formées sur la base d'une grammaire, d'un style qui rend difficile l'interprétation "exacte". C'est un peu comme quand on veut traduire une blague d'un idiome dans un autre, elle perd souvent de son sens et donc de sa valeur.

Néanmoins, je me concentre sur celui-ci. Ma lecture est hésitante et pleine de trous :

Toi, voyageur isolé, tu ne l'es pas. Apprends à te retrouver et tu ne seras plus perdu. Apprends xxxxxx et tu sauras, non pas la vérité, mais ta réalité. Cherches par un abandon de ton enveloppe charnelle à te fondre dans cette immensité qui n'est pas xxxx. Les baies sont un moyen d'élever xxxxxx, mais attention à ne pas en abuser. Elles sont un outil mais pas un but. Chercher la destination n'est pas important, mais faire ses propres pas, en homme libre, tel est ton chemin. 
Dans ces différents rouleaux, tu trouveras ce qui me semble, à mes yeux, importants et pouvant t'aider dans ce voyage incarné, où l'âme et le cœur ne forment plus qu'un, au service d'un esprit clair et instruit.
Je ne doutes pas de la difficulté que tu auras à déchiffrer ces messages, surtout si ma langue natale n'est pas la tienne. Mais même si c'était le cas, oublies le premier degré et cherche à voir ce qui se cache derrière le voile des mots. Xxxxxx n'est pas un objectif en soi. Xxxxx est, si tu suis mes conseils, ce qui t'apportera la paix et une nouvelle vie, y compris dans cet environnement dénué en apparence de vie. La vie est partout, il faut juste ouvrir les yeux et être attentif.
Voyageur, je te souhaites de découvrir le chemin où tes pas, sans laisser de traces, seront pourtant inaltérables et te sauveront peut-être.
Helan
Bon, globalement, le message est clair. Du moins en première lecture. Cependant les quelques mots qui me manquent m'empêchent d'accéder à ce second niveau auquel m'invite Helan. Mais comment faire ? Je regarde à nouveau les autres rouleaux étalés, mais je comprends encore moins leur signification. En tout cas, celui-ci semble être ce qu'on pourrait appeler une introduction au reste, ou du moins un invitation à les découvrir.
Il me faut sans doute me concentrer sur celui-ci, pour finaliser sa lecture initiale et travailler sur son sens original.

Les baies ! Manifestement, il s'agit d'une aide précieuse. Mais je vois bien aussi  l'avertissement associé. Ne pas en abuser ! Je ressens déjà les effets de celles-ci envahir toute la chair et toutes les connexions , logiques ou émotionnelles.

Malgré le Soleil se levant, je décide de sortir et de me remettre assis sur le sable. Je plonge mes mains dans le sable. Celui-ci est déjà chaud, sans être brulant, mais sa chaleur remonte directement au travers de mes bras, de mes nerfs, jusqu'à mon épine dorsale. Je puise ainsi une force tectonique que je n'arrivais pas encore à ressentir les jours précédents. Je replonge ainsi dans cet état de transe, les mains et mes jambes connectées à la terre, baigné par les rayons du Soleil, qui ne me sont plus agressifs. Je ressens les mouvements du sable sous mes doigts, alors même que rien ne bouge. Le sol est comme une entité vivante minérale, mais dont la parole reste obscure. Tout comme peuvent l'être les rouleaux de Helan.

Mes yeux se plissent, les rayons solaires étant un peu trop fort. Je laisse aller mon corps et mon âme. Je survis ! Je vis ! Enfin, peut-être ?