lundi 6 février 2017

Désert 28/

Face à ce bloc, de matières diverses à ce qu'il m'apparaît de manière incertaine, je distingue un jeu de construction plus complexe qu'il ne laisse paraître. Ce n'est pas qu'un bloc unique mais un enchevêtrement de strates superposées, formant un puzzle particulier.

Peut-être que la solution est la même que pour la stèle des rouleaux ? Je tente à nouveau de concentrer mon souffle depuis mon ventre, remontant en suivant toute ma colonne vertébrale et sortant dans un souffle rauque et ciblé. Je répète plusieurs fois l'opération, avec toute l'intensité qu'il m'est possible. Mais rien ne se passe...

Je reste interdit devant cette énigme. Je contemple à nouveau cet amas, logique et pensé. Mais je ne vois aucun mécanisme, aucune clef. Je suis désemparé. J'en suis arrivé là, je vois, sans mes yeux, sa structure, mais celle-ci me reste fermée. J'ai beau avec mon analyse tenter d'identifier une logique, je n'aperçois qu'un bloc uni et monolithique, bien que composite.

Mon esprit s'affole, mon cœur s'accélère, ma respiration est haletante. Pourquoi tant de difficultés ? Il ne me reste que quelques jours de survie dans cette prison du savoir, et, à portée de main, il y aurait de quoi prolonger cet havre de paix et de connaissance. Mais mon corps décédé ne pourra servir ce besoin d'apprendre, cette nécessité de survivre et de comprendre.

Pas question de le briser ! D'ailleurs avec quoi ? Le message est clair :
Un équilibre fragile concentre les ressources nécessaires mais si tu abimes cette construction, cet équilibre s'effondrera et condamnera les possibles autres voyageurs comme toi.
Ne pas le détruire, mais celui-ci est sensé me donner accès d'une façon que j'ignore aux ressources fondamentales pour alimenter cette machine qui héberge ma conscience.
La couche sur laquelle tu dois te reposer dispose de bien plus d'usages que tu ne le penses. Découvres ton environnement ! Découvres et assembles les morceaux de connaissances !
Peut-être que cette seule couche ne suffit pas à comprendre le fonctionnement ? L'environnement ? Assembler les connaissances ? Une clef se cache certainement ici dans ce message, mais lequel ?

Je me lève d'un bond, mon corps en furie, et mon esprit tout autant. Je sors dehors en courant. Il fait nuit et la Lune est à demi cachée. Comme si une demi-vérité ne m'était que révélée ! Pourquoi ? Que dois-je faire ? Pourquoi ces jeux stupides ? Et si tout ceci n'était que folie ? Celle d'un vagabond égaré, certes doué et intelligent, mais dont l'esprit aurait implosé à force de consommer ces baies ?
Les baies sont un moyen d'élever ta conscience, mais attention à ne pas en abuser.
Et si lui-même en avait abusées ?  Et s'il m'abusait ? Et si tout ceci n'était que pour repousser l'inévitable terminaison de ma misérable et solitaire existence ?

Je crie ma rage et mes peurs à cette Lune qui m'ignore à moitié. Mes poumons me font mal ! Mes jambes s'écroulent sous le poids des sanglots. J'observe les gouttes être absorbées immédiatement par le sable glouton et avide. C'est ainsi que mon sang finira, happé par ce tamis insatiable. Mais tout ça pour quoi ? Pourquoi cette colère ? Qu'est-ce qui me prend ?

Je me relève et contemple la Lune en quartier, et je ne perçois aucune amertume ni inimitié. Au contraire, une forme de bienveillance, lointaine mais présente.

Je me retourne vers ce bâtiment étrange, l'observe d'un regard absent. Non, ce ne peut pas être un piège, ni une farce. Cet homme, Helan, n'est pas un fou. Mais le chemin qu'il me demande d'emprunter est difficile, peut-être même dangereux. Mais il existe. Ces jarres en sont la preuve. Cette stèle à l'ouverture étrange liée au souffle profondément humain, tout ceci sont des preuves d'une intelligence et de l'absence de supercherie.

Je rentre à nouveau, saisis de baies bleu-noire, ouvre la dernière jarre d'eau et boit quelques gorgées, pour compenser les larmes abandonnées dans ce désert avide. Je me sens épuisé, non pas découragé, mais avec un espoir limité, ne sachant pas trop comment faire. Pourtant j'ai fait des progrès ; je déchiffre de mieux en mieux ce langage il y a quelques jours totalement inconnu. Je peux faire mieux. Je dois faire mieux !

Mais mon corps me tire sur la couche, me force à m'allonger et à sombrer à nouveau dans un sommeil réparateur. Il me semble que les rêves en sont absents. Aucune pensée, aucune logique, aucun souvenir, juste un repos plein et entier. Demain sera un autre jour, un jour de plus que je ne dois pas gâcher. Demain...