mardi 7 février 2017

Désert 29/

Le réveil est difficile et lent. Tout mon corps résiste. Il n'a pas encore récupéré des efforts et de mon état d'esprit d'hier soir. Je sens une douleur au plexus, comme une pression mais plus vers l'extérieur que tournée vers l'intérieur.

Je me mets sur le côté, j'essaye de reprendre le contrôle, mais mon corps refuse. Je regarde la pièce devant moi : les jarres, la table et son banc indissociable, l'entrée étroite et les bords de cette couche multistrates. Maintenant ce sont mes jambes qui refusent d'obéir. Je n'arrive pas à les basculer sur le côté de la couche. Seules mes mains semblent encore accepter quelques un de mes ordres. Elles parcourent mes cheveux, mon visage, mon coup et atteignent mon plexus. Celui-ci me fait mal. Ma respiration est contrariée, et pourtant je respire, je ne men sens pas en état d'asphyxie. Ce n'est pas le cœur, la position de la douleur ne correspond pas.

Mes yeux ont le regard troublé, mais je distingue particulièrement les jarres. Mais quoi que je fasse, mon corps refuse obstinément. Vais-je ainsi mourir sur ma couche, assez sottement ?

Plus je me concentre, plus le blocage est évident. Plus je réfléchis, plus mes idées sont floues et désordonnées, ce qui n'arrange rien avec la communication via mon tronc dorsal vers mes membres inférieurs. Je les sens, je peux vaguement bouger les orteils. Je ne suis donc pas infirme. C'est autre chose.

Je reste ainsi un temps qui me semble une infinité. Et mon cerveau n'étant pas lui-même en état de s'ordonner, de sérialiser les opérations, ce temps devient une torture. Mais mes yeux scrutent toujours les jarres, sans détachement possible. Pourquoi ? Quel message mon corps essaie-t-il de me faire passer ?

Les jarres ! Ces jarres ! Les baies ! Oui, sans aucun doute, une forme de dépendance s'est installée. Mais comment lutter, comment y répondre ? Ais-je excéder les doses tel que l'avertissement m'avait été donné ?

Le regard toujours fixé, je décide d'essayer d'entrer en transe, pour essayer de comprendre ce que veut ou ne veut pas ce corps en dysfonctionnement. Je laisse mon cortex de côté, et je laisse mon corps me parler. Douleur, manque... Oui, certes, mais encore ? Faim, besoin... Oui, mais si je ne peux pas me déplacer ? Douleur, manger !

J'essaye de maîtriser cette autre panique, après celle d'hier, plus de survie qu'existentielle. Je laisse couler les flux nerveux vers mon cerveau. J'essaye de n'oppose aucun frein. Mes yeux restent fixés. Mes mains se mettent sur le côté. Mais et mes jambes ? Le flux nerveux continue de remonter, comme si j'étais habité par une deuxième vie, mais c'est bien de la mienne qu'il s'agit.

Immobile, et pourtant tout bouillonne au travers de ma chair, des mes nerfs. Même mes os se préparent, comme si une attaque soudaine devait intervenir, un félin prêt à bondir sur sa proie. Sauf que je ne bouge pas !

Les influx nerveux se font de plus en plus violent dans mon esprit, je suis presque submergé. Que me faut-il faire ?
Fais attention à ne pas chercher à pousser tes forces au-delà de tes capacités. Tes limites ne sont pas des faiblesses, mais ta force et il te faudra en connaître les limites.
Là, je vois bien mes limites, mais comment pousser maintenant ce corps meurtri à réagir ? Plus je pense, plus l'influx du tronc remonte massif et violent. Je sens mon esprit se disloquer, brisé par tant de douleurs. Je le sens lâcher prise, quittant la réalité. Et je sens une force jusqu'ici inconnue de moi, qui me vent de mon plexus et de mon bas ventre. Une espèce de chaleur puissante qui prend le relais. Je ne sais plus ce qui se passe. Je ne maîtrise plus rien, mon esprit logique ayant rendu les armes. Seule ma conscience continue de persister.

J'observe que les jarres sont soudain plus proches, que mes mains se servent en enfournent dans ma bouche des baies en grande quantité. Je connais le danger mais mon esprit ne contrôle rien. Je vois mes mains plonger dans la jarre d'eau et avaler plusieurs gorgées. Je sens que le flux douloureux s'estompe doucement, au fur et à mesure que mon estomac assimile les aliments. Suis-je toujours sur ma couche ? Je n'ai aucune notion de ce qui s'est passé.

Ma conscience réveille doucement mon esprit et celui-ci observe que je suis maintenant allongé près des cruches, toujours dans un état catatonique, mais que les douleurs s'en sont allées. L'instinct de survie sans doute ! Mais non maîtrisé ! Quelle quantité ais-je avalé ? N'est-ce pas trop ?
Mon corps refuse de m'obéir et m'oblige à rester ainsi allongé sur le sol, au milieu de la pièce unique. Il laisse juste mon esprit et ma conscience en paix, les laissant se perdre dans une transe encore plus forte que celle d'hier. Maintenant, ce n'est plus seulement la couche que je vois, c'est la table et le banc, les murs, le sol... Tout prend des dimensions qui n'ont rien de réaliste mais qui ont une logique propre. C'est un spectacle psychédélique ! Je dois être proche d'une overdose, mais je ne peux rien faire, le mal est fait. J'essaye de mettre à profit néanmoins ce surdosage pour explorer au-delà de ce que j'ai pu faire jusqu'ici.

La construction est encore plus complexe et intelligemment bâtie que je ne le pensais jusqu'ici. Pas seulement ces réflecteurs de lumière, mais également les systèmes de rafraichissement, de récupération d'eau pour cette espace humide placé sous terre. Je vois... Je vois.... mais mon corps à bout de force m'enfonce à nouveau dans un sommeil aussi brutal que profond, allongé à même le sol froid et dur, sans pouvoir bouger.