mardi 7 février 2017

Journal 8/

Le temps passe doucement, tellement lentement qu'une heure vaut un jour pour moi. Les activités récurrentes rythment ma journée mais, alors qu'avant mon horloge interne m'alertait des décalages, des retards, maintenant, elle est numérique et rythme mes actions par rappels automatiques.

Les efforts sociaux sont compliqués. Je voudrais hurler, mais, même si les médicaments m'en empêchent, ma pudeur, ma gène à partager cette chose dont personne ne veut, m'isole un peu plus chaque jour. Etre au milieu de gens sains est utile, certes, surtout compte tenu de leur bienveillance, mais mon âme crie au désespoir, à l'impuissance.

Les passions d'avant me semblent si désuètes, bien qu'utiles, elles n'ont plus la même saveur. C'est une succession de mots qui s'enchaînent, automatiques. Réfléchis, bien sûr, je l'espère toujours cohérents, mais dont l'intérêt m'échappe totalement. Je me sens dans un monde étranger.

Le proverbe dit : un être vous manque et tout est dépeuplé ! Pour moi, ce monde ne me semble pas dépeuplé, mais juste il n'est pas le mien. Mon corps agit par automatisme : manger, boire, dormir, parler, parfois même plaisanter. Mais tout ceci est une comédie tragicomique. Je ne suis même pas sûr d'en jouer le rôle principal. Sans doute ne suis-je même que le faire valoir de la "star". Et pourtant, je dois tenir mon rôle. Mes principes moraux, mes engagements n'ont pas disparus et me conservent en contact avec ce monde irréel à mes yeux.

Le temps file et s'enfuit, comme si je perdais mon temps, et peut-être celui des autres... Le temps coule comme mon sang afflue dans mon cœur pour inonder tout mon corps. Mais j'ai l'impression qu'au lieu de transporter l'énergie vitale nécessaire, c'est cette mélancolie, cette dépression qui se propage, provoquant des métastases de plus en plus nombreuses.

Comme un poisson, je pourrais tourner en rond, mais mon esprit analytique prend le dessus et enchaîne les actes nécessaires et a priori utiles. Mais cet esprit s'emprisonne dans une tension émotionnelle non exprimée, voire inexprimable. Qui voudrait l'entendre ? Qui pourrait la supporter ?

Et à quoi bon ? Chaque individu est unique et son parcourt est aussi intéressant que celui d'un autre, mais c'est d'abord le sien propre qui est le centre de toutes les motivations que j'observe autour de moi. Hors, pour moi, parler de moi est l'exact opposé de ma personnalité. Je suis tourné résolument vers les autres, et je le pouvais jusqu'ici car j'avais ce centre de gravité qui me maintenait dans un état de stabilité imparfaite mais néanmoins cohérent. Maintenant que je suis dans un espace vide et isolé, je vogue sans direction, sans objectif, sans repère. Je ne sais même pas si je bouge, et la notion du temps devient secondaire.

Mon espace-temps est fissuré est laisse une infinité indénombrable et insupportable de situations ingérables. Je fais semblant, que puis-je faire de mieux ? L'illusion semble fonctionner (ou presque), mais les regards compatissants, même s'ils sont réconfortant, me renvoient à l'inutilité de cette vie désaxée.

La philosophie pose en général les 3 questions fondamentales : d'où je viens, où suis-je ou qui suis-je et enfin ou vais-je ?
Je sais d'où je viens, mais ce lieu n'a plus d'existence, il a disparu dans un malstrom d'émotions irradiantes.
Où je suis ? Quelque part, mais je ne reconnais plus ce monde, n'ayant aucun repère conscient ou inconscient. Le travail est un simulacre de rattachement, mais c'est déjà ça.
Qui suis-je ? Un être immonde manifestement vu le rejet violent et le refus d'échanges, égoïste et associable certainement. Je ne suis pourtant pas dépourvu de sentiments, ni d'empathie, mais certainement que ceux-ci sont inappropriés.
Où vais-je ? Je ne vois aucun chemin, aucune route, aucun objectif, à part ce temps qui doit filer, lentement, mécaniquement, transformé en une machine dont seul ses neurones logiques sont mis à contributions. Est-ce une vie ?

Vivre en robot ne pourra pas durer ! Les médicaments m'empêchent, heureusement, de sombrer à des extrémités, mais et après ?

Je sais, on va me dire : tu as des responsabilités, etc. Mais que peut quelqu'un comme moi face à ces responsabilité là ? Confierait-on les commandes d'un avion de chasse surarmé à un épileptique en pleine crise ? Ma raison me dit que ces gens là qui tiennent ces discours n'ont aucune idée de ce qui se passe en moi. Et pourquoi d'ailleurs le voudraient-ils ?

Je n'ai pas d'envie morbide, loin de là, mais je ne vois pas ce qui va me pousser à faire plus et plus encore, comme cela pouvait être le cas auparavant... Me dépasser ? Encore faudrait-il que j'avance pour pouvoir me dépasser ? Les médailles et autres reconnaissances ont si peu de valeur pour moi que ce ne seront pas non plus des objectifs viables.

Il est dur de se sentir profondément humain et de ne pouvoir le partager avec aucun autre. J'ai cru pouvoir le faire avec d'autres, en sens inverse, peut-être y arrivais-je, mais dans ce sens là, cela me semble d'une difficulté dont le niveau dépasse les capacités de n'importe quel humain. Et comme en plus cela serait infiniment douloureux, par empathie, je ne veux ni faire souffrir, ni me plaindre.

Bref, le silence s'installe et seules ses lignes, au grès des romans, poésies et journal me permettent d'avoir l'illusion d'un échange avec une âme qui m'écoute, ne serait-ce que la mienne...

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