dimanche 5 février 2017

Sous le vent, les idées s'affolent

Sous le vent, les idées s'affolent. Elles s'envolent, et tel un torrent, s'effondrent sur les rochers de mes émotions. Je n'oublie pas de concilier mon âme, mon coeur et mon esprit dans des combats parfois semblants séparés, mais ayant toujours en commun cet être imparfait volant d'idées en idées, de peur en souffrance, de quêtes en illusion.
Comment ne pas se sentir concerné partout ces maux ? Partout ces mots ? Maudits soient les mots dits ! Le silence est une vertu mais qui ressemble trop à la mort pour que la vie l'accepte.
Après tout, le premier moment de vie (au sens communautaire) n'est-il pas ce cri de douleurs lorsque l'air vicié d'oxygène s'est emparé de nos deux poumons. Et déjà, de ce qui faisait un (mère -- fœtus), on le réduit à un esclavage de l'un par rapport à l'autre, quoique pas toujours dans le sens que l'on croit...
Silence ! Ordre radical rappelant aussi bien le banc des écoles que celui de prison plus ou moins en forme de couloir mortuaire. Silence alors que précisément, dans un cas comme dans l'autre, le désir de parler, de crier ressemble à celui du premier son. Il est, pour les deux, l'envie d'exprimer ce délire qui nous prend lors de la perte probable d'une partie de ce que l'on nous avait laissée. Ainsi de l'enfant, ce désir psychique d'apprendre, parfois en contredisant le professeur, pour mieux affirmer ses connaissances. Du condamné, ce désir physique de vivre encore et un peu, pas à travers les barreaux ressemblant à des écrans de télévision nous montrant ce que nous ne pourrons jamais être : des êtres de sensibilité.
Car les écrans cathodiques ne parlent pas à l'âme. Bien que la mort en soit proche (cathodique -- catholique), ce n'est pas une icône mais une émotion numérisée, reproductible est reproduite.

Le mystère de l'homme est soi-disant dans son pouvoir émotionnel et de raison, mais lorsque l'on regarde ce qui le fait vivre au plus présent des quotidiens, n'est-ce pas seulement cette émotivité, souvent refoulée, qui lui dicte chacun de ces actes prétendus réfléchis. Depuis l'artiste -- où l'évidence d'un état émotionnel se cache parfois derrière des aspirations soit métaphysiques soit démonstratives (au sens des mathématiques) -- jusqu'au boulanger -- où cet amour de travail manuel ne peut complètement cacher le désir de s'affirmer, d'être le créateur par son pétrin --, en oubliant ni le scientifique -- à rapprocher en de nombreux points de l'artiste, voire de tous les points (certains mathématiciens parlent de la beauté d'une preuve) -- ni l'homme politique -- à rapprocher du second où sa farine sont les mots et son pain les votes, du peuple ou de lui-même, c'est selon --, tous vivent dans un monde où l'argent n'est que la sacralisation d'une de nos poussées égocentriques les plus frappantes : le désir, devenant cupidité mais aussi générosité par besoin de retour.

L'argent ne fait pas le bonheur ! Ah oui ? Mais alors dans ce sens, il y contribue énormément puisqu'il va se substituer à bon nombre d'éléments que la vie nous refuserait autrement : parfois des amis, des désirs assouvies, de la générosité remplaçant l'amour... Bien sûr, ceux qui n'en ont pas peuvent être heureux, mais à quel prix (sic) !

Et de revenir encore sur le rôle expiatoire de l'argent. Qui ne connaît ces fondations à but humanitaire issues soit de sociétés riches et puissantes soit de personnalités tout aussi riches ! Comme pour s'excuser d'être trop heureux, la générosité s'habille de blanc et sur son destrier pourfend la misère humaine. Loin de moi l'idée de les contester, je serais bien mal placé, mais de les éclairer de ce qui me semble être un élément dominant de notre société.
Et lorsque le rapport argent -- émotion est trop claire, il en devient même obscène : considérer les adoptions réalisées via l'achat virtuel ou réel de l'enfant. Les boucliers se lèvent et les gens s'arc-boutent, indigné de voir ce lien trop évident. Bien sûr je ne parle pas d'esclavagisme, je fais ici la supposition -- sans doute optimiste -- que « l'acheteur » à des intentions honnêtes d'aimer cet enfant.
Un autre exemple et le combat pour un salaire décent. En dehors de la nécessité dans notre monde pécunié d'avoir de l'argent pour coexister -- vivre parmi les autres --, nous entendons de reconnaissance sociale et salariale, comme un enfant a besoin d'être aimé, l'employé à besoin de connaître combien on l'aime. Et de parler de revalorisation ! Car il est clair pour tout le monde qu'une non-augmentation induit un désamour, un mépris hautain de celui qui a le pouvoir de valoriser, le payeur -- d'où, par rebond, pour se déculpabiliser l'existence des fondations si avant mentionnées --. Le pouvoir de l'argent n'est pas que pouvoir d'achat, il va au-delà. Même l'âme ne se désintéresse pas de ces pièces ou billets évocateurs d'un dieu unifié et unique (du moins par chapelle, par pays). Qu'il suffise de penser aux sectes où le disciple accepte de prêcher et de perdre de ce pouvoir (et par conséquent celui du choix) contre quelques espoirs de rédemption.

Je ne veux pour le moment pas trop me pencher sur ce sujet, mais on ne peut ignorer ces rites, parfois sacrificiels, associés aux mouvements boursiers, ses croyances dogmatiques d'un monde éternel alors que la raison nous impose -- tout au moins -- la prudence.
Comment ignorer également le rôle de lien qu'il tient dans la famille, lien qui devient parfois -- hélas -- l'aliénation du partenaire ou des enfants ? Et du sacrifice des relations pour un meilleur revenu ? Et de l'achat des bons sentiments, de la reconnaissance, par l'argent de poche ou du ménage ?
Et lorsque l'argent fait défaut, les dérives -- ainsi appelées car contrevenant à « l'ordre social » -- apparaissent et donnent lieu à des prises de position toujours plus fortes, visant à protéger le capital de la société -- dans tous les sens --. Et on parle alors -- pour les jeunes -- de mauvaises éducations, d'échec scolaire, cette scolarité qui aimerait faire de nous des êtres humains mais en fait que nous déclinent en une forêt de banquiers ou de porte-monnaie. Et ses réactions ne sont pas tant dirigées vers ses « déviants » puisqu'ils sont en dehors du système, mais bien vers ces autres jeunes, comme une leçon de plus : « si tu obéis -- aux critères, aux règles, au marché --, tu en seras récompensé, sinon l'enfer du dénuement, de l'excommunication sera sur toi ».
L'argent a aussi un bon côté, il est fédérateur -- il n'y a qu'à regarder la relation entre les grands empires, les fédérations de nations ou d'états qui se concrétisent, à travers une monnaie unique. Même les systèmes de mise en commun (pour ne pas dire communiste) relèvent d'une unification autour du mythe d'un solde bancaire identique pour tous les citoyens. Mais cette fédération n'est-elle pas contrainte et dirigée vers la focalisation de l'inconstant perpétuel : le désir.

En déplaçant le champ des émotions, champ irréel, abstrait, vers celui du physique via l'argent, l'idée était géniale car elle permettait virtuellement -- c'est bien là sa faiblesse -- à chacun d'attendre son bonheur numéraire.
Mais on a inventé le porte-monnaie et son extension, la banque. De fait, certains ont voulu engranger plus que son voisin, plus que nécessaire. Car si tout le monde avait le même pouvoir d'achat, en tout égal, à quoi servirait la possession. On entrerait non plus dans un monde d'échanges (voire de change) mais un monde de partage. Ce dont je n'ai pas besoin maintenant, je te le laisse. Si j'ai besoin de quelque chose, si je suis le seul, pas de problème. Sinon, le partage permettra de mettre en commun cette ressource et de contenter tout le monde de manière égale. C'est un beau rêve, n'est-ce pas ? Mais trop enchaîné encore dans la notion de propriété. La propriété collective -- ou partagée -- n'est q'une forme dérivée de la propriété. Mais toute notre société est fondée sur la notion de propriété. Le couple est -- dans le meilleur des cas -- une copropriété. La famille est son extension (« mon » ou « notre » enfant). La maison -- propriété, synonyme -- est le début d'un espace accaparé, le pays est son extension.
Les objets qui nous entourent son -- plus ou moins -- à nous. La propriété est associée à l'idée de privation de la chose aux autres que moi. Le partage, en ce sens, est une tentative de privation à un autre groupe que le groupe dont je fais partie. Je ne connais pas de partage englobant l'humanité -- et encore moins la vie -- tout entière.
On ne peut pas non plus dire rien n'est à quelqu'un (individu ou groupe) puisque cela aboutirait -- du moins avec nos réflexes actuels -- à une anarchie des rapports humains, à une violence liée à l'égoïsme spontané.

Le monde virtuel dans lequel nous vivons actuellement, les cites webs, la bourse avec ses portefeuilles virtuels, l'achat en-ligne de biens virtuels, pourrait nous faire croire à une émancipation de la propriété. Cette propriété deviendrait virtuelle et non plus réelle, et permettrait peut-être un partage. Mais, virtuelle ou pas, elle demeure propriété. Après tout, si l'on prend Internet, le site web est l'extension d'un lieu, son nom de domaine est payant. On peut acheter un nom, ce qui est le premier réflexe de la propriété. Car l'on nomme les choses que l'on possède. Nommer une chose faite partie intégrante du processus d'appropriation, d'aliénation. Acheter donc un site, un nom de domaine fait partie de l'appropriation d'Internet, même virtuel.
On pourrait néanmoins voir des éléments contredisant ce schéma si terrible : des sites web gratuits (tout au moins supportés par la pub) permettent la communauté du lieu (partagé ainsi par plusieurs personnes). Mais comment ne pas être surpris par la contradiction imposée par la profusion des « pages personnelles », qui, par définition, sont liés à la propriété. Ou trouvez-vous la communauté, le partage, dans cette floraison de propriétés personnelles disséminées dans le monde virtuel.
D'une propriété réelle, factuelle, nous passons à une propriété imaginaire, numérique. D'autant plus terrible, que nous ne pouvons pas y fixer de limite. L'argent n'est plus suffisant pour exprimer la limite imposée à la propriété. Il s'agit maintenant d'espace disque, d'octets, de bande passante, de serveurs « on-line ». Et la propriété maintenant est associée à la question : êtes-vous branchés ou pas ?
Avant on vous demandait : avez-vous de l'argent ? Aujourd'hui on vous demande : quelle connexion avez-vous ? Quel processeur avez-vous ? On pourrait rétorquer que l'argent est toujours nécessaire pour acheter cette connexion, ce processeur, mais il devient de moins en moins strictement nécessaire car l'accès est de plus en plus facilité. Néanmoins, il y a ceux qui savent s'en servir, et les autres. Il y a ceux qui sont numériques, et les autres.

Auparavant l'écriture, et la lecture qui s'y associe, étaient le symbole d'une liberté et d'une émancipation possible. Aujourd'hui, cette même écriture limitée au clavier et à l'espace numérique, nous aliène un peu plus chaque jour. Je ne crois pas en la beauté numérique des choses, à la discrétisation de la vie.


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