jeudi 20 avril 2017

Ego-Journal 62 :

Parfois je me cherche et je me perds de vue. Ma méthode n'est sans doute pas comprise ou acceptée, mais c'est pour le moment la seule que je connaisse. Je cherche, depuis toujours, à donner un sens au monde qui m'entoure, à ma propre vie. Pas seulement sur plan philosophique, mais aussi pragmatique, tel comment aider quelqu'un que je connais qui a des problèmes. Mais j'ai une grande difficulté : je ne sais pas communiquer, ou plus exactement, je ne sais pas décoder les humeurs et messages transmis par les autres via leur expression corporelle ou leur visage, voire même le ton de la voix.



Bien sûr, je comprends la colère, la joie, la surprise, la tristesse. J'ai appris après toutes ces années, par apprentissage méticuleux à associer une réaction physique aux mots prononcés et aux actes qui ont suivi. J'ai donc mon petit décodeur intégré, en mode apprentissage permanent. Mais ce ne sont que des schémas, du "par cœur", et il m'arrive d'être à côté totalement. Par exemple, une blague peut être en faite, malgré le sourire et le rire exprimés, une critique violente vers ma personne, par sous-entendu. Mais moi, je n'y vois qu'une blague. Ce n'est que par les actions qui suivront que je changerais mon appréciation, sans avoir pu détecter sur l'instant le sous-entendu, pourtant très clair pour les autres (qui me le rapportent plus tard).

Un sourire est-il l'expression d'une joie, d'un malaise, d'une défiance, d'un sentiment de supériorité ? Je n'en sais rien. Et donc, pour ne pas me tromper, j'applique différentes stratégies :

  • Je réponds sous forme d'humour, voilant une part de vrai et de faux, pouvant tout aussi bien être pris au premier degré qu'au second. Mais le plus souvent, c'est très mal compris et les gens imaginent bien plus que ce que j'ai voulu exprimé.
  • Je réponds mathématiquement, logiquement, par la raison, rien que la raison, en donnant mes hypothèses, un bout du chemin de la logique et mes conclusions. Mais là aussi, les personnes ne me comprennent pas car peu nombreux sont ceux qui sont capables de mettre de côté leurs émotions et la rationalité n'occupe qu'à peine 10% de leur comportement et de leur entendement. Hors ce sont ces 90% que j'ignore. Et s'ajoute à cela que j'ai énormément de mal, même si j'ai fait des progrès en la matière, à expliquer le raisonnement complet qui m'a permis d'arriver aux conclusions. J'élague celui-ci, car cela prendrait des heures, et je ne suis même pas certain que c'est bien le raisonnement que j'ai moi-même tenu. En effet, le plus souvent, on me soumet un problème et je vois une solution (pas "la" solution) quasi immédiatement, mais sans savoir par où je suis passé. C'est ce qu'on appelle parfois une pensée arborescente, mais je préfère parler d'une pensée par associations d'idées et de concepts. Ceci ne constitue pas un raisonnement causal classique mais une capacité de faire rejoindre des domaines totalement différents en apparence et pourtant donc je perçois l'homogénéité quant au problème posé. C'est ainsi que je cite souvent des exemples pour me faire comprendre en prenant des objets de la vie quotidienne (souvent une voiture), pour expliquer le problème.
    • Par exemple, quand on fait les choses à l'envers, je vais dire que l'on ne commence pas par créer l'habitacle après avoir fermé la voiture (toit et portes), sinon on ne pourra plus agir librement. Ou encore que l'on ne peut pas mettre sur la route une voiture qui n'a pas de freins. Mais souvent, je m'aperçois que ces images sont mal perçues. Il m'est souvent remonté que je prends les gens "pour des cons" alors que c'est faux. Je cherche simplement à expliquer le plus simplement possible des notions complexes qui me prendraient des heures à faire comprendre (fruits en général d'un apprentissage que ce soit à l'université ou par mon expérience professionnelle). Là encore l'incompréhension demeure, là où au contraire ma démarche est d'être pédagogique sans nier l'intelligence de l'autre, bien au contraire.
  • J'écoute patiemment, avec attention, surtout quand la personne semble se livrer elle-même, sa propre personnalité. Je suis alors tout ouïe, et mon empathie fonctionne parfaitement et me permet, non pas de donner des conseils, mais de proposer d'autres points de vue qui permettront à cette personne de trouver par elle-même une autre vision à ses problèmes et donc leurs résolutions.
Je n'ai pas ce problème avec tout le monde. Certains acceptent mon mode d'expression, ou ont appris à faire la part des choses, surtout si l'empathie a fonctionné avec eux, car je peux détecter ou eux me dire explicitement qu'ils ne me suivent plus, sans violence, simplement et gentiment. 

Ce que je décris là est nommé en général le syndrome d'Asperger. Mon fils ainé est atteint de cette invalidité. C'est une forme d'autisme mais qui n'a pas que des désavantages. Elle permet aux Aspies (nom courts que se donnent les personnes souffrant de ce syndrome) d'avoir des capacités de déduction, d'invention que d'autres n'ont pas. Et, sans me comparer en aucune façon, loin s'en faut, mais juste pour le citer, on pense qu'un certain nombre des personnes intellectuellement riches (scientifique, littérature, artistique) étaient eux-même des asperger. Mais il ne faut pas oublier que c'est aussi un handicap. Un aspie n'est pas insensible, même s'il ne le montre pas (par peur de ne pas être compris, de ne pas savoir si c'est le bon moment, la bonne personne). Il ne sait simplement pas comment se comporter en société. Hors, nous sommes aussi des humains et donc des êtres sociables mais dont la particularité est de limiter drastiquement cette possibilité, pourtant indispensable à notre bien-être.

Je ne me plains pas. Ma situation professionnelle me permet d'exploiter au mieux mes compétences, mais parfois, même là, ce handicap me pèse. Et d'entendre : "Il faut que tu changes, que tu apprennes à mieux parler et au bon moment". Mais ils ne comprennent pas que, malgré mes efforts, c'est comme si l'on demandait à un tétraplégique sur son fauteuil électrique de faire un 110 mètres haies. 

Sur un plan personnel, c'est encore plus difficile. Comment déclarer son amour, son amitié ? Comment savoir quand on peut exprimer quelque chose ou le cacher ? Pour mon ancienne compagne, il m'aura fallu plus de 4 ans pour "oser", après de multiples tentatives de sondages, de mises en situation, pour enfin "oser" lui prendre la main, en ayant un taux de confiance quasi totale sur le fait que ce fut symétrique. Je ne suis donc évidemment pas un "dragueur", ni un coureur de jupons (mon corps ne répond correctement que si mon cœur y est associé). 

Ma nouvelle vie, qui s'ouvre maintenant sur le vide laissé par ma Roxane évanouie, est difficile, car je n'ai plus aucun repère, aucun centre sur lequel je pouvais m'appuyer pour vivre et exister, ignorer les incompréhensions de ce monde et tenter de donner le meilleur de moi-même. Mais ce vide m'empêche d'être pleinement entier. Je tente de le combler à ma façon : je creuse en moi, pour trouver mes propres racines, mes propres fondations, pour pouvoir tenter en même temps de me reconstruire. C'est un travail difficile et douloureux, et je comprends que l'on m'en décourage, mais à ce jour, si je ne veux pas être une marionnette insensible (en apparence), il me faut me trouver. Parfois tristes, parfois morbide, parfois enjoué, parfois espérance, bref, en tout temps être humain, enfin, mais par moi-même, sans cette âme sœur.

Imprimer la page