lundi 10 avril 2017

Titre provisoire : l'isolement ultra connecté 11/ (chapitre 13)

Chapitre 13

Ce matin, dans la salle commune, je cherche du regard l'architecte et le poète. Mais je ne les vois pas. Dois-je m'en inquiéter ? Je ne sais pas. Je plonge dans la lecture, comme à mon habitude dans le 4ème tome de Dune, pour éviter l'angoisse d'être à nouveau seul. L'histoire est magnifiquement écrite, des personnages qui n'ont pas besoin d'un comguide pour communiquer, mais juste de mots, d'expressions corporelles et d'une sensibilité, bonne ou mauvaise, pour échanger.

Il n'y a personne en face de moi, à la table du poète, là où se trouvait hier l'architecte. Le danger est toujours là ! Mais lequel ?

Je regarde furtivement autour de moi, mais ne vois aucun signe, aucun regard même partiel tourné vers moi. Je décide de faire le signe convenu : 
  • L'espoir
Je scrute, le plus discrètement possible autour de moi. Rien, pas une réponse, pas un mouvement ! Peut-être est-il passé inaperçu ? Je recommence :
  • L'espoir



Mais je ne vois toujours aucune réaction. Et j'ai beau faire voyager mon regard dans la salle, je ne retrouve pas mes deux précédents "compagnons". Je suis inquiet. Je me replonge dans mon livre. Sans doute n'ont-ils pas pu se mettre d'accord sur la 3ème personne à me contacter et qu'il me faudra attendre encore un peu. Je tourne les pages du livre, plongé dans l'histoire d'un dieu vivant, guidant l'humanité vers le chemin doré bien malgré lui.

Alors que je suis enfermé dans ma bulle de lecture, un beige s'approche de moi et me dit :
  • Veuillez me suivre, s'il vous plait !
Pas vraiment une invitation, mais un ordre à peine caché derrière une politesse étrange. Je fais mine de reposer le livre dans mon casier, mais le beige pose de force le livre sur la table où je me trouver et fais signe de le suivre sans tarder.

Nous sortons de la salle commune, empruntant des couloirs aux lumières plus blanches, moins agréables, plus "médicales". Il me conduit dans une salle et referme la porte derrière moi. J'entends le déclic de la serrure magnétique.

Devant moi, une table et deux chaises se faisant face, et rien d'autre, si ce n'est un miroir. Un miroir ? Non, une glace sans teint qui permet de m'observer sans être vu. Je m'avance vers une des chaises et je m'assoies. J'attends.

Plusieurs minutes passent, et je sens la tension montée. Pourquoi suis-je ici ? Ont-ils finalement découvert nos échanges interdits ? Est-ce pour cela que mes deux camarades n'étaient pas dans la salle commune ? Sont-ils comme moi dans une pièce équivalente, non loin de moi, eux-aussi assis sur une chaise à attendre le bon vouloir des beiges ? Que va-t-il arriver ? Que me veulent-ils ? Que nous veulent-ils ?

Un beige rentre dans la pièce. C'est Jean, celui qui m'avait accueilli à mon arrivée. Sans aucune hésitation, il vient s'assoir en face de moi et me regarde dans les yeux, de son regard perçant. Son visage ne semble pas hostile. Est-ce une ruse ? Que me veut-il ? Un silence s'installe et il continue ainsi de m'observer, calme et posé. Puis, passer un moment long, moi à ne pas bouger d'un cil, ne sachant pas à quoi m'attendre, il prend enfin la parole :
  • Nous vous avons observé depuis votre arrivée. Vous faites d'énormes progrès. Bien plus que la moyenne ! 
Qu'entend-il par là ? De quels progrès parle-t-il ?
  • Nous pensons qu'il est temps de passer à l'étape suivante. Peu de gens ont cette chance !
Quelle étape ? Quelle chance ?
  • J'observe que vous ne dites rien. Cela me conforte dans notre diagnostic qu'ils nous faut procéder au plus vite, sinon vous ne reviendrez plus jamais dans le monde extérieur. C'est la chance que nous vous proposons : vous réimplanter un nouveau comguide ! Normalement, c'est une opération que l'on mène dès la naissance pour permettre au cerveau de s'y habituer, mais vous êtes jeune, intelligent et même bien plus que la moyenne. Nous pensons que c'est un risque à prendre pour vous donner une seconde chance.
Me réimplanter un comguide ! Pourquoi ? Je me sens si libre de penser, bien plus libre qu'avant. J'ai changé, je suis maintenant libre de penser, et ce comguide va à nouveau me contraindre, emprisonner mon esprit dans cette communauté virtuelle et sans humanité... Mais je sens bien que je n'ai pas le choix.
  • Si je comprends bien, vous voulez me réimplanter un comguide. Mais de ce que je comprends à demi-mot, c'est quelque chose de potentiellement dangereux pour mon propre équilibre et que vous ne faites que très rarement, n'est-ce pas ?
  • Voilà exactement ce que je disais : vous êtes intelligent, bien plus que la moyenne ! Oui, en effet, cette opération n'est pas sans risque, tant d'un point de vue chirurgical que d'un point de vue de votre équilibre mental. Mais votre force mentale semble être un facteur de réussite certain. Pour l'aspect chirurgical, nous avons les meilleurs praticiens à notre service, de ce côté vous n'avez donc aucune peut à avoir. Quant au plan mental, votre réaction même finit de me convaincre : vous êtes sans doute l'un des rares à pouvoir surmonter cette renaissance et à nouveau réintégrer la société comme un membre à part entière.
  • Et si cela ne marche pas ?
  • Et bien, vous resterez ici, tout simplement. Je pense que vous avez deviné déjà depuis longtemps que personne ne sort d'ici s'il ne réintègre pas la communauté...
  • Oui, ça je l'ai compris. Il n'y a pas d'autres solutions ? Ne puis-je pas réintégrer le monde extérieur sans cette puce et le risque associé de perdre mon équilibre ?
  • Non, ça, nous ne pouvons nous le permettre. Mais ne vous inquiétez pas !
  • Facile à dire, ce n'est pas votre cerveau que l'on va triturer...
  • Oui, en effet. Mais il va falloir nous faire confiance. De toute façon, l'opération est programmée pour cette après-midi. Et bien sûr, vous l'avez compris...
  • Je n'ai pas le choix.
  • Brillant ! Je fonde de grands espoirs en vous ! "L'espoir" !
Pourquoi a-t-il appuyé ce mot ? Pourquoi ce mot là ? Coïncidence ? Connivence ? Mon regard se trouble un instant, très court, car je sais que je suis observé au travers ce cette vitre sans teint.
  • Faites-moi confiance !
  • Je n'ai pas le choix, semble-t-il, mais je l'accepte.
  • Bien ! Vous allez resté dans cette pièce, où l'on va vous amener votre repas puis nous vous emmènerons en salle d'opération. Tout se passera bien, ayez confiance ! Gardez "l'espoir" !
Encore ce mot ! Puis il se lève, quitte la salle, la porte se refermant derrière lui, avec ce petit bruit électro-mécanique indiquant que je reste ainsi enfermé.

Je vais donc devoir à nouveau subir ce comguide ! Vais-je rester moi-même ? Vais-je pouvoir "guérir" tout en restant qui je suis, après cette longue période de redécouverte de moi-même ?
Et que sont devenus mes compagnons, le poète et l'architecte ? Tant de questions !
Un repas m'est apporté par un garde beige, armé. Je mange le contenu disposé sur ce plateau. La nourriture est la même que d'habitude. Mais à la fin du repas, je sens comme une fatigue, ou plutôt une relaxation de mon esprit, de mon corps. Dans la nourriture a été introduite à mon insu des substances. Rien d'anormal, avant de passer en salle d'opérations, on tranquillise toujours les patients. 

Bien qu'assis sur ma chaise, je repousse le plateau et pose ma tête entre mes bras sur la table. Peu de temps après, j'entends des gens rentrer. Le plateau est retiré. On me hisse sur un brancard et, glissant dans le couloir, ma volonté s'efface, laissant place au sommeil artificiel que l'on m'a fait absorbé.