mercredi 12 avril 2017

Titre provisoire : l'isolement ultra connecté 13/ (chapitre 15)

Chapitre 15

Ma conscience embrumée remonte à la surface lentement. Immédiatement, je sens la douleur dans ma tête, à l'arrière, là où doit se trouver l'implant comguide. Cette douleur n'est pas insupportable, elle est lancinante. Sans doute les effets des tuyaux me nourrissant d'anti-douleurs que je ressens plantés dans les veines de mes bras. Mon corps est immobile. Non, pas immobile, immobilisé. Je peux bouger, léger frémissement, mes doigts et mes pieds, mais sinon je suis totalement ficelé sur ce qui semble être un lit de métal, froid et solide. Mais je ne ressens pas le froid, je ressens un froid sur moi et l'air autour de moi d'une chaleur douce et calme.


Ma volonté prend forme et je prend conscience pleinement de ma situation. Mes yeux s'entrouvrent et laissent apercevoir une lumière elle aussi douce. Mes oreilles laissent entendre un signal régulier, les battements de mon cœur dans ma poitrine, ainsi que les fluctuations de mes ondes cérébrales. J'entends aussi une voix me dire :
  • Reposez-vous ! Vous allez bien.
Mais cette voix ne passe pas par mon ouïe naturelle. Je reconnais le son implicite, celui que mes synapses interprètent directement. Elle vient directement de mon comguide. Je ne vois personne dans la pièce. Cette voix doit être un système automatique. Je doute que l'on surveille le moindre de mes réactions. Mais mon éveil progressif ne va pas tarder à allumer les alertes pour les beiges. Je décide donc d'anticiper leur arrivée. Si ce que j'ai ressenti juste après l'opération est réel, il me faut le vérifier. Je me plonge donc dans deux messages successifs, un pour moi seul, un pour eux :
  • Entendez vous ma voix numérique ? Suis-je connecté enfin ?
  • Je me réveille. Est-ce que la cicatrisation est un succès ?
Quasi immédiatement, je reçois une réponse :
  • Effectivement, nous voyons sur les moniteurs que vous êtes en éveil. La cicatrisation est un succès. Il vous faut encore rester quelques temps allongé pour assurer votre stabilité.
Voilà qui confirme mon intuition ! Je suis capable de conserver mes propres pensées et ils n'entendent rien de cela. Je ne suis donc pas prisonnier à nouveau de ce système. Mais il va falloir aussi donner le change, jouer le jeu, sinon je ne pourrais jamais sortir. Mais je n'ai jamais appris à mentir. Le comguide vous en empêche et vous éduque à ne jamais le faire, par l'impossibilité même de le pouvoir. 

Ceci dit, je me mens quand je pense n'avoir jamais menti : j'ai bien caché mes échanges "secrets" avec le poète, l'architecte et maintenant Jean le beige. Mais il me faut être prudent.

Tout d'abord, pourquoi Jean le beige m'a-t-il aidé ? Quel est son objectif ? Que veut-il ?

Ensuite, si je ne réponds pas régulièrement via mon comguide, il sera évident pour eux que quelque chose ne tourne pas rond. Il va me falloir penser deux fois, systématiquement. Une fois pour ceux qui me veulent conforme à ce modèle qui pour moi est devenu une prison mentale, une fois pour moi, pour ma liberté retrouvée. 
  • Vais-je rester longtemps ici ? Mon immobilisation est-elle obligatoire ?
  • Encore un jour ou deux, et oui, votre immobilisation est obligatoire. De plus, au-delà de la cicatrisation et des contrôles médicaux, nous devons nous assurer de l'absence de rejet de votre nouvel implant. Comment vous sentez-vous ?
  • Je me sens... connecté. J'entends enfin à nouveau les échanges purs et sans faux-semblants. Mais je me sens encore faible et la connexion est parfois douloureuse.
  • C'est une réaction normale. Ce sont ces deux jours qui vont vous permettre de vous réhabituer à votre connexion. Nous allons progressivement vous envoyer des communications, celles que vous receviez auparavant, mais petit à petit, pour ne pas vous déstabiliser.
  • Me déstabiliser ?
  • Vous avez été coupé depuis longtemps du réseau. Si nous vous donnions accès immédiatement à tous les flux de la vie normale, vous pourriez ne pas le supporter. Cette pièce est isolée et c'est nous qui décidons des flux que l'on vous envoie.
  • Pour le moment, je n'entends que votre voix et celle de la machine qui me répète : Reposez-vous ! Vous allez bien.
  • Nous allons coupé immédiatement ce message. Progressivement, nous allons vous connecter. Que voudriez-vous recevoir en premier ?
Cette conversation est pour moi surréaliste. Je voudrais tellement ne rien recevoir, mais il me faut jouer le jeu. Que répondre à cette question ? Quelque chose de banal mais qui correspondrait à la volonté de quelqu'un qui veut se reconnecter...
  • De la musique... Oui, la musique que nous entendions d'habitude au réveil, calme et apaisante.
  • Très bon choix ! Nous mettons cela immédiatement en place. Le volume sera faible au début et montera progressivement. Que dites-vous si au bout d'une heure ou deux, elle soit remplacée par quelques informations, en nombre limitées, que vous receviez auparavant ?
  • Oui, mais je ne suis pas sûr de pouvoir les recevoir avec autant de facilité...
  • Nous commencerons doucement. Si jamais vous vous sentez mal à l'aise, nous le saurons grâce à votre comguide et nous réagirons au mieux pour votre confort. Ne vous inquiétez pas ! Vous êtes presque au bout de votre guérison...
Immédiatement, la musique m'arrive, douce et hypnotisante. Je ne peux au début rien faire d'autre que l'écouter, et je sens que mon comguide envoie immédiatement les signaux de contentement et d'apaisement. Je ne contrôle pas cette réponse. Cela ne me plait pas. Mais je sens que je suis découpé en deux, une partie demandant le contrôle, l'autre subissant cette intrusion non voulue. Il me faut être certain que mon comguide ne communique que ce que je souhaite. Je scrute les messages envoyés :
  • Bien être, calme, agréable
Bien, mon être interne reste inviolé. Mais j'ai énormément de mal à penser par moi-même. Je sens que la frontière est faible avec cet afflux d'informations, ici musicales, entre ma conscience et mes communications connectées. Je vais profiter de cette musique peu intrusive, pour m'entraîner à compartimenter ces deux mondes, conserver cette indépendance tout en donnant le change.

Je passe l'heure suivante à m'entraîner à penser, indépendamment de cette musique. Je pense à mes trois comparses, le poète, l'architecte et Jean le beige, et j'essaye d'analyser la situation, d'anticiper les étapes suivantes. Je sais déjà que lorsque le flux d'informations non musical viendra, cet effort redoublera. Il en va de ma survie d'arriver à me contrôler et surtout de contrôler ce comguide.