lundi 17 avril 2017

Titre provisoire : l'isolement ultra connecté 16/ (chapitre 18)

Chapitre 18


Deux beiges rentrent dans ma pièce à la lumière tamisée et isolée des éléments extérieurs. Ils s'approchent de moi, détachent un à un mes liens, avec précaution, comme s'ils redoutaient que je me jette sur eux tel une bête sauvage soudain libérée de ses entraves. Aucune communication ne parvient d'eux. Je ne dis rien moi non plus. Le test commence...


Un fauteuil roulant est placé à côté de moi. Avec toute la douceur possible, ils m'aident à me redresser. Immédiatement je sens la douleur derrière ma tête, la position allongée avait donc tendance à calmer l'afflux du sang et à limiter les effets de ce trou fait dans mon cerveau. Je m'assoie sur ce char me menant soit à ma liberté, soit ma charrette me menant à ma condamnation.

Sans attendre, un beige passe devant moi, tandis que l'autre me pousse vers ma destinée. Ils me font sortir de cette salle où je fus enfermé plusieurs jours durant. Juste à côté de celle-ci, du côté du miroir sans teint, j'aperçois une porte à travers laquelle on devait accéder à ce discret observatoire.

Je ne reconnais pas du tout le couloir où je roule, vers ma pendaison ou ma libération. Ce doit être une aile du bâtiment bien à part. Je ne perçois plus aucun signal entrant. Cette partie de l'édifice doit être comme une cage de faraday, isolant toutes les interférences.Après plusieurs dizaines de mètres parcourues, le premier beige frappe à une porte. On lui répond, mais je ne l'entends pas et il ouvre la porte. Le second beige me pousse à l'intérieur de cette nouvelle salle.

A l'intérieur, trois individus, beiges, sont assis derrière une table. Je reconnais Jean le beige. Mais je ne connais pas les deux autres. Jean est sur le droite. Dès mon entrée, les regards des trois personnes me fixent avec une attention particulière qui me met mal à l'aise. Cela ressemble vraiment à un procès, comme celui de Kafka. J'ignore de quoi on va m'accuser mais je sais être déjà innocent.

Les deux beiges sortent de la salle, me laissant face aux trio, ces juges aux regards implacables. Même Jean procède de la même façon. Aucun sourire, aucun signe. Juste le silence. Un long silence... Ceci n'est pas pour me déplaire, car la nouvelle position assise m'est inconfortable en raison de la douleur qui subsiste encore. Elle tend à diminuer, lentement. Je ferme les yeux, plissant mon front d'une expression de douleur maîtrisée. Puis, petit à petit, je me détends. Je sens à nouveau mon contrôle, en espérant qu'aucune de mes pensées n'aient traversées mes synapses non intentionnellement via mon comguide.


  • Je commence à moins souffrir de ma nouvelle position. Je ne m'attendais pas du tout à cette douleur soudaine. Est-ce normal ?
Les trois juges se regardent, et celui du centre, une femme, me répond :
  • Oui, c'est tout à fait normal. C'est pourquoi nous vous avons laissé le temps nécessaire pour vous remettre et être prêt à passer cet examen.
Le mot est lâché : examen ! Ce n'est plus un exercice...
  • En quoi consiste... cet examen ? Que dois-je faire ?
  • La beige du centre : Vous allez répondre à nos questions. Certaines seront logiques, d'autres absolument incongrues. Mais vous devez répondre dans tous les cas. Avez-vous compris ?
  • Le beige de gauche : Vous ne devez pas prendre le temps de répondre, vous devez être spontané.
  • Jean le beige : Soyez détendu et réactif ! Vous serez sans doute déstabilisé parfois, mais cela fait parti de l'examen.
  • J'ai compris, enfin je crois. 
Après un silence, où je perçois que le trio communique entre eux, sans que je puisse les entendre, ils se retournent à nouveau vers moi. La pièce doit elle-aussi être filtrante. Je me demande comment je ne peux pas les entendre et eux le peuvent ?
  • Je vois à vos visages que vous avez échangé entre vous, mais pourquoi n'ai-je rien entendu ?
  • La beige du centre : C'est normal. Nous avons un dispositif dans cette pièce qui nous permet d'isoler nos échanges entre nous et ceux avec vous.
  • Le beige de gauche : Bien, commençons ! Comment vous sentez-vous ?
  • Autant que je puisse, je me sens bien, malgré cet inconfort sans doute dû à ma cicatrisation.
  • Jean : Que préférez-vous ? La musique ? Les nouvelles ? Quelles nouvelles ?
  • La musique est apaisante, mais les nouvelles me permettent de me reconnecter à mon monde. Après quelles nouvelles ? Pour le moment, je dirais celles plus abstraites, traitant d'économie ou de politique. La météo ou le trafic m'importent peu pour le moment.
A nouveau un silence où leur échange est flagrant.
  • La beige du centre : Aimez vous quelqu'un ?
  • Aimez au sens amour ou au sens le genre humain ?
Pas de réponse...
  • Je dirais qu'au niveau personnel, je n'ai pas de petite amie, donc je ne suis pas amoureux même si je l'ai déjà été. Évidemment ici, je n'ai pas eu la moindre occasion de faire une rencontre, notamment en raison de l'absence du comguide. Pour l'amour du genre humain, je suis plus troublé.
Toujours ce silence... Suis-je en train de me piéger ?
  • D'un côté, je souhaite retourner dans notre monde, reprendre ma vie et contribuer à la société. Et de ce point de vue, j'aime le genre humain. Mais ici, c'est un autre monde... Je peux le dire je pense sans vous heurter : cela ressemble plus à une prison, un isolement qu'à un ensemble de personnes qui communiquent entre eux. Aucun échange n'est permis, ou semble permis. Par contre, je sens néanmoins la bienveillance des personnes en charge. Et la preuve en est la réimplantation de
  • Le beige de gauche : Répondez de manière courte, s'il vous plait !
Je suis surpris, un peu désorienté, toujours avec cette douleur légère et lancinante dans mon cerveau. D'ailleurs, cette douleur, est-elle innocente ? Est-elle voulue pour m'obliger à repousser mes limites et à montrer mes faiblesses ?
  • La beige du centre : Aimez-vous les animaux ?
  • Je crois, oui. Bien sûr, il doit certainement exister des animaux vers qui je ne m'approcherais pas ou je n'aurais aucun attrait particulier. Je ... désolé, réponse courte.
  • Jean : Vous avez lu des livres. Pouvez-vous nous les décrire ?
  • J'ai commencé la série de Dune de Frank Herbert. C'est une série mêlant des intrigues de pouvoir, des politiques divergentes, un monde reposant sur une ressource unique et rare, l'épice et sur une forme de religion, ou plutôt plusieurs formes de religions. Le style est envolé et se lit facilement.
  • Le beige de gauche : Pourquoi ce choix ?
  • Je ne sais pas. C'est le premier livre qui a attiré mes yeux. Sans doute la notion de désert, de solitude dans le titre qui s'accordait à mes sentiments d'isolement.
  • La beige du centre : Vous nous cachez quelque chose !
Surpris, je reste coi un moment.
  • Le beige de gauche : Veuillez répondre !
  • Je suis surpris par votre affirmation. C'est pourquoi je ne vois rien à répondre.
  • La beige du centre : Vous êtes surpris mais vous ne dites pas que c'est faux !
  • Non seulement je suis surpris, mais je ne vois pas à quoi vous pourriez faire allusion. Je n'ai aucune idée de ce à quoi vous faites référence. Et donc je ne vois rien à répondre.
  • Jean : Vous le savez ! Alors dites-le !
Même Jean le beige ! A quel jeu joue-t-il ? Mais ce n'est pas un jeu ! Reprends-toi !
  • Non, je ne le sais pas ! Si vous pouviez m'indiquer quelque chose qui m'aide à comprendre ? Mon comguide semble fonctionner comme avant, il devrait vous faire l'exacte traduction de mes pensées. Je ne comprends pas votre accusation.
  • Le beige de gauche : Qu'est-ce qui vous fait penser que c'est une accusation ?
  • Votre ton à tous les trois ! Mais je ne vois pas de quoi vous parlez.
  • La beige du centre : Vraiment ? Pas la moindre idée ?
  • Je ne sais plus quoi répondre. Je me demande si mon comguide marche aussi bien qu'il le devrait car je ne perçois pas vos intentions. Vos questions me troublent car elles ne sont pas cohérentes.
  • Jean : Et vous vous énervez !
  • Il y a de quoi, admettez-le ! Je suis soumis à interrogatoire. Cela, je peux le comprendre, dans le but même de me soigner. Mais je ne comprends pas vos dernières questions. Et j'en viens à douter du bon fonctionnement de ma liaison ?
Après un silence, où à nouveau le trio communique entre eux, la beige du centre est la seule à porter les yeux sur moi et à me parler à nouveau :
  • Vos réactions sont normales. Nous voulions notamment voir votre comportement en situation de stress. Vous n'avez pas à vous inquiéter de votre comguide. Il fonctionne parfaitement. Hélas, nous n'avons pas eu tous les éléments nécessaires pour notre diagnostic. Nous sentons votre fatigue, alors vous allez vous reposer dans une chambre, une vraie cette fois. Nous nous reverrons demain matin. D'ici là, reposez-vous, reprenez des forces !
Immédiatement, les deux beiges qui devaient attendre à l'extérieur entrent dans la pièce et m'emmènent dans une chambre, tout aussi isolée, mais avec un vrai lit. On m'apporte un repas et le flux d'information reprend, comme les jours passés. Une fois le repas fini, le flux diminue pour ne laisser qu'une musique apaisante, propice au sommeil.

Demain ! Demain encore ! Pour le moment, j'ai passé un cap. Mais les dernières questions m'ont déstabilisées. Savaient-ils quelques choses des échanges avec d'autres gris ? Est-ce Jean qui les a prévenu ? Ou était-ce juste un test, pour voir mes réactions ? Accuser quelqu'un dans le vide est la meilleure façon d'obtenir des aveux pour des choses que ces accusateurs ignoraient...

Je ne sais pas, mais je tente de me calmer. Je reprend le contrôle de moi-même. D'ailleurs, la douleur a disparu. J'en conclue que c'était bien un effet volontaire pour me déstabiliser un peu plus. Calmement, je plonge en moi, me déconnectant de mon comguide, juste ce qu'il faut, pour reprendre ma liberté et ma capacité de rêver. Et je m'enfonce dans un sommeil profond, mais toujours aux aguets...