vendredi 21 avril 2017

Titre provisoire : l'isolement ultra connecté 17/ (chapitre 19)

Chapitre 19


Après mon repas du matin, les deux beiges viennent à nouveau me chercher et m'emporter sur mon fauteuil roulant, ma charrette de condamné vers cette salle où mon jury m'attend. Ils sont bien là, patientant toujours sans aucun mot d'accueil, toujours avec la même disposition, Jean le beige à droite, la femme beige au centre et le dernier beige à gauche.
Je suis si impressionné, je ressens à nouveau cette gêne dans ma tête, que je n'ose rien dire. Je comprends que cet état m'est imposé, il fait partie des conditions de l'examen : en mettant dans une situation inconfortable, il me pousse dans mes retranchements.




  • Le beige de droite : Avez vous pu vous reposer ?
  • Oui, je pense souffrir un peu moins, même si de retour dans cette pièce, je ressens une douleur ressurgir...
Les trois se consultent, toujours en silence et leurs regards refondent sur moi.
  • La beige du centre : Que voulez vous dire par "de retour dans cette pièce, je ressens une douleur ressurgir" ?
  • M'autorisez vous à vous faire une réponse un peu plus longue ?
  • Jean : Oui
  • Hier, j'attribuais à ma nouvelle position assise cette gêne, mais ce matin, alors que j'étais dans ma chambre et que l'on me remettait à nouveau sur cette chaise, et dans le couloir, je ne la ressentais pas. C'est en entrant que j'ai eu à nouveau cette sensation.
  • Le beige de gauche : Et qu'en déduisez vous ? Car je pense que vous ne nous avez pas tout dit.
  • En effet, je pense que cette pièce, d'une façon ou d'une autre, via sans doute mon comguide, génère ce trouble. Que cela fait partie de l'examen, pour me mettre dans des conditions propices pour vos propres besoins.
A nouveau un silence.


  • La beige du centre : Vous êtes effectivement très perspicace. Est-ce que le fait de le savoir va modifier votre comportement ?
  • Je ne sais pas, je dois faire avec.
  • Jean :  Bien, commençons donc. Nous en étions resté hier à cette question : que nous cachez-vous ?
  • Malheureusement, n'ayant aucun élément, aucune piste, je ne vois pas en quoi je vous aurais caché quelque chose ? Je n'ai aucune idée du sens de votre question.
  • Le beige de droite :  Vous mentez ! Et vous le savez ! Voulez vous que l'on augmente votre gêne ? Cela vous permettra peut-être d'être plus honnête ?
Et ce faisant, la douleur de s'intensifier...
  • A part me torturer, je ne vois toujours pas quel est le sens de votre question.
  • La beige du centre : Tout le monde cache quelque chose. Et nous savons. Ce que nous attendons de vous, c'est que vous nous le disiez !
  • Je ne sais pas ce que vous croyez savoir. Vous pouvez augmenter encore si vous voulez, je ne peux répondre autre chose.
Et encore de s'intensifier, à la limite effectivement de la torture mentale...
  • Si vous me permettez cette remarque, je trouve très désagréable votre façon de procéder. Le comguide est sensé me permettre d'échanger avec vous sans mensonge. Vous le savez pertinemment et votre action me place effectivement dans une situation d'instabilité douloureuse, mais ma réponse est et restera la même. Je ne vous cache rien !
  • Le beige de droite :  Cela suffit maintenant ! Parlez nous de vos émotions et de vos plans !
  • Mes émotions ? La douleur ! L'incompréhension ! La solitude ! Et l'impression d'être un cobaye de la laboratoire qui n'a pas plus d'intérêt à vos yeux qu'un rat soumis à des rayons pour prouver je ne sais quelle théorie, impuissant. Votre jeu n'est pas agréable et la souffrance que vous m'imposez ne change rien à ma réponse.
  • Jean : Et vos plans ?
  • Mes plans ? A part l'espoir de pouvoir retourner dans notre monde, enfin réintégré et connecté, je ne vois rien d'autre. Je ne cherche même pas à cacher quelque chose car je me doute que vous avez les moyens de détection dans cette pièce pour analyser chacun de mes paramètres physiologiques.
Un silence à nouveau, et la douleur s'éteint doucement puis définitivement.
  • La beige du centre : Nous sommes désolés de ce que l'on vous a infligé. Mais cela fait partie du protocole. Avez vous échangé avec d'autres patients ?
  • A part lors des "jeux", il me semble que les échanges ne sont pas permis et je ne vois pas comment j'aurais pu mettre en place de tels échanges sans que vos gardes ne le remarquent.
  • Le beige de droite : Nos gardes ? Nous n'avons pas de garde. Ce sont des soignants.
  • Oui, des soignants avec des matraques et des camisoles prêtes à être utilisées, et utilisées toutes deux pour les gris qui font une crise...
  • La beige du centre : Touchez ! Mais ce n'est pas leur seul rôle, vous en conviendrez.
  • Tout à faite ! Celui qui s'est occupé de moi, notamment pour la bibliothèque n'était pas dans un rôle de geôlier. Il avait effectivement un rôle d'aide-soignant.
  • Jean : Vous n'avez donc eu aucun échange avec d'autres patients ?
  • Je ne vois pas. A part si vous considérez que des regards qui se croisent constituent un échange, mais dans ce cas, il manque beaucoup d'information en l'absence du comguide pour estimer ces "communications" comme de vrais échanges.
  • Le beige de droite : Que disiez vous via ces regards ?
  • Je ne sais pas trop : l'isolement, l'envie de communiquer mais son impossibilité, la peur du futur... Mais c'était tellement vague, d'autant plus que la plupart des gris sont si passifs que leur regard n'expriment absolument rien. Et les autres sont d'une discrétion où au mieux, je pouvais déduire une compassion mais furtive et passagère.
Cette fois le temps sans question est long. Je sens à leur visage que la discussion est mouvementée. Je vois Jean être énervé, ce que je ne lui ai jamais vu faire. Je vois le beige de droite en opposition et la beige du centre plutôt calme, les yeux toujours tournés vers moi.

Les minutes passent, avec une lenteur, comme un accusé attendant la décision du jury qui se fait attendre. Cette phase est si longue que je n'en peux plus :
  • Vous savez que je suis là ! Je comprends que vous discutez entre vous, mais c'est très inconfortable ce silence de votre part.
Regards surpris, mais très vite :
  • La beige du centre ; Veuillez nous excuser ! Nous analysons vos réponses et vos diagrammes. Et nous avons une divergence de vue entre nous. (s'adressant aux autres mais aussi à moi) Il est temps que nous parlions de manière ouverte avec le sujet, ne pensez-vous pas ?
  • Le beige de droite :  C'est inhabituel mais pourquoi pas.
  • Jean : Je donne mon accord.
  • La beige du centre : Mon collègue de gauche pense que vous avez passé le test avec succès. (Le beige de droite) A l'inverse, mon collègue de gauche n'est pas convaincu ! (Jean !? Mais quel est son jeu ? Quel est son objectif ?)  Mais ayant écouté les avis de l'un et de l'autre, je penche moi pour une réussite du test. Je comprends vos réticences (s'adressant à Jean), mais c'est vous-même qui avez dit qu'il était d'une intelligence supérieure, ce qui peut expliquer les écarts de mesure, ne pensez-vous pas ?
  • Jean : En effet, cet élément doit être pris en compte dans les paramètres. Et je dois admettre que cela influe indubitablement sur les mesures. (Après un moment de silence) Je me range donc à votre avis, scientifiquement acceptable.
  • Le beige de droite : Donc, nous sommes d'accord ?
  • La beige du centre : Oui, nous le sommes. (S'adressant à moi) Vous avez réussi les tests. Il semble bien que l'opération ait fonctionné et que vous soyez aptes à pouvoir reprendre le chemin du monde extérieur.
  • C'est vrai ? Je vais pouvoir rentrer chez moi, dans ma chambre d'étudiant et reprendre mes études ?
  • Le beige de droite : Ne vous emballez pas ! Il reste encore du travail à faire pour vous réhabiliter. Et quant à reprendre votre vie d'avant, je crains qu'il ne vous faille envisager d'autres options. C'est sur quoi nous devons travailler.
  • Jean : Vous avez encore du travail à faire, encore des soins et d'autres examens, mais pas du même type. Mais gardez l'espoir !
Que faut-il que je comprenne ? "L'espoir", encore ce mot, manifestement intentionnellement prononcé ! Que dois-je penser de ce revirement, de son comportement ?
  • Savez vous combien de temps cela prendra ?
  • La beige du centre : Difficile à dire, mais le temps viendra où vous sortirez, soyez en certain ! Nous mettons fin à cet examen maintenant. Vous allez intégrer une autre aile de notre hôpital, avec des personnes disposant d'un comguide mais en rémission comme vous.
  • Je pensais être le premier à avoir eu cette réimplantation ?
  • Jean : Vous n'êtes pas le premier mais vous êtes celui qui porte le plus de promesses. Les autres ne sont pas aussi avancés, et il sera possible que vous ayez du mal à communiquer avec tous, mais ce sera déjà une première étape, indispensable.
  • La beige du centre : Bon, nous avons d'autres travaux à mener. Veuillez nous excuser ! Les soignants vont vous emmener vers votre nouveau lieu de vie.
Et ce faisant, les trois beiges sortent par la porte de derrière tandis que les deux beiges qui attendaient à la porte derrière moi viennent me chercher et m'amener, ailleurs, vers un autre monde. Je ne reverrais sans doute plus ni le poète ni l'architecte. J'ai l'impression d'avoir d'une certaine façon échoué. Mais je dois penser à moi d'abord. Je suis ainsi conduit dans une nouvelle chambre, plus spacieuse, correspondant plus au modèle standard que j'avais connu étudiant. Puis ils me laissent et referme la porte, mais je n'entends aucun bruit de verrous. 
Une nouvelle liberté peut-être à venir ? Encore des examens, mais la liberté dans le viseur...

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