samedi 22 avril 2017

Titre provisoire : l'isolement ultra connecté 18/ (chapitre 20)

Chapitre 20


Me voici donc dans cette chambre, qui ne ressemble plus à une prison, même si je ne me fais aucune illusion quant à ma pseudo liberté. La porte a beau être ouverte, je me doute que la sortie au bout d'un de ces couloirs ne l'est pas. Je me doute aussi que des caméras, plus discrètes, sont placées ici et là. Je ne dois donc pas relâcher mon attention. Rien n'est fait encore. J'ai passé un cap, certes, mais que m'attend il encore ?



La pièce renferme un lit, une table et une chaise, une armoire, un espace de toilette avec douche et une étagère. Pourquoi donc une armoire quand je n'ai aucun vêtement autre que celui que je porte et dont on m'apporte des rechanges de temps en temps. Pourquoi une étagère quand je n'ai rien à y déposer.

Alors que je me pose ses questions, la porte s'ouvre sur un beige portant des livres, qu'il installe sur l'étagère. Je les reconnais tout de suite : la série de Dune.

  • Oh, merci ! C'est très gentil de m'apporter ces livres.
Le garde me fixe des yeux, ne me répond pas, et s'en retourne refermant la porte derrière lui, toujours sans bruit de verrou. Si je comprends bien, ce n'est pas avec les beiges que les discussions seront les plus fréquentes... Ceci dit, que pourrais-je bien leur dire : je vous cache ma possibilité de ne pas communiquer via mon comguide ? Voilà qui serait fort déplacé, n'est-ce pas ? D'ailleurs, à qui puis-je en parler. 

Je doute de Jean le beige. On ne peut pas dire qu'il m'ait particulièrement soutenu lors de ces interrogatoires forts désagréables, mais heureusement courts. Décidément, je n'arrive toujours pas à comprendre ses intentions.

Je me lève et regarde les livres qui ont été apportés. Il y a la collection entière, depuis le premier tome. Cela me permettra de les relire, car durant ma première lecture, je n'étais pas tout à fait moi même. Le suis-je maintenant ? Je ne sais pas.

Je pense qu'il faut que je fasse tel qu'on attend de moi que j'agisse. Je décide donc de sortir de la pièce. La porte s'ouvre. Je ne peux m'empêcher d'être surpris, mais cela confirme la différence de lieu et donc de traitement dans cet aile du bâtiment.
Je découvre un couloir, celui par lequel je suis venu. La porte qui m'a fait rentrée dispose d'un lecteur de carte, elle est donc par nature fermée, de toute évidence. De part et d'autre, des portes se succèdent dans ce couloir, semblables à la mienne. Sur ma porte, le numéro 42 est indiqué. Il vaudrait mieux que je m'en rappelle si je veux retrouver ma chambre. 42 !

J'avance dans le couloir. Bien sûr, je n'ose ni frapper ni encore moins entrer par ses portes similaires. Je continue d'avancer vers la fin du couloir qui bifurque sur la droite. Arrivé à l'angle, je commence à entendre, via mon comguide, des conversations, ainsi que des informations de second niveau, comme avant ma venue ici. Je découvre une grande salle, un peu comme la première dans l'autre aile, avec tables et chaises et d'autres gris. Mais je vois immédiatement deux différences :
  • Il n'y a pas de beige, en apparence, pour surveiller.
  • Les gris bougent et discutent réellement entre eux.
Certains semblent fragile dans leur expression, un peu au bord de la folie, prononçant des phrases sans véritable sens ni aucune logique dans leur enchainement. D'autres au contraire sont plus silencieux et énoncent quelques phrases, cohérentes, mais courtes et manifestement avec difficulté.

Dès que j'arrive aux abords de la pièce, un gris s'approche de moi. Ces propos sont incohérents :
  • Vous avez un œuf de cheval pour que l'on puisse écrire le navire infernal ?
  • Euh, non, je ne crois pas avoir cela.
Il s'en retourne immédiatement dans la salle, déçu, ou pas.
J'avance vers un gris semblant plus cohérent. Il me regarde et après un temps:
  • Bonjour, je m'appelle Nicolas. (encore un silence) Et vous, qui semblez nouveau, quel est votre nom ?
  • (Presque sans hésitation, et aussi pour plaisanter)  Je me nomme Leto. Je suis ravi de vous rencontrer, Nicolas.
  • (Après un long moment, où je perçois les efforts sur son visage qu'il fait pour communiquer) Bonjour Leto. Veuillez excuser... ma lenteur mais je ... maitrise mal mon comguide.
  • Ce n'est pas grave. Je sais être patient. Prenez votre temps.
  • (Étonné mais rassuré, il reprend, toujours avec un temps de pause) Vous semblez n'avoir aucun problème... à communiquer. Pourquoi... êtes vous ici... alors ?
Dois-je lui raconter ? Après tout, je peux raconter les faits, simplement.
  • Mon comguide a été défaillant. On m'a amené ici. Puis après un temps, on m'a opéré pour me réimplanter un nouveau comguide. Et apparemment, ça fonctionne. Vous avez eu quels problèmes pour être ici ?
Son regard me fixe, surpris, avec quelque chose dans les yeux dont je ne perçois pas le sens. Il me regarde hagard, hésite en regardant les autres gris dans la pièce, puis se retourne vers moi.
  • Vous êtes le premier... pour qui ça marche ! Moi, je n'ai pas eu... cette chance. On m'a laissé mon comguide défectueux car trop... vieux pour être opéré. Je ne pourrais... jamais sortir d'ici. Mais vous... Mais vous !
A nouveau il regarde autour de lui, hésite et reprend, toujours avec lenteur :
  • Évitez de dire... ce que vous venez de me raconter... aux autres. Ils pourraient... être violents envers vous... par jalousie. Aucun d'entre nous... ne pourra sortir un jour. Vous, si !
  • Je ne voulais pas vous blesser. Mais que puis-je faire alors ? Ils vont bien se rendre compte que mon conguide fonctionne normalement, du moins je l'espère.
  • Faites... semblant... d'hésiter. Prenez... du temps... Faites parfois des phrases... incohérentes. Ils ne verront alors rien.
  • Est-ce que personne ici n'est en mesure de communiquer comme moi ?
  • Non, personne... Vous avez eu de... la chance. Je ne suis pas... méchant ni jaloux. Mais... les autres... méfiez vous !
  • Je vous remercie pour vos conseils. Je veux dire... Je vous... remercie pour vos... conseils.
Je vois son visage s'illuminer. Il a compris que j'avais saisi son avertissement et que je le mettais en pratique immédiatement. Décidément, il va falloir là aussi jouer un rôle pour éviter les violences.

Je dois éviter de montrer que je contrôle mon comguide, et je dois montrer que je ne le maîtrise pas. Mais si je fais cela, que vont penser les beiges qui inévitablement me surveillent et jugent de ma capacité à sortir ?
Le dilemme est important, mais il me faut survivre et si je crée des bagarres, cela ne sera certainement pas bon pour moi dans tous les cas. Pendant que je réfléchissais, Nicolas qui m'observait avec un regard perçant, se retourne et rejoint un groupe de gris avec qui il discute. Le contenu de leurs échanges ne me concernent pas. Manifestement, je peux lui faire confiance, en tout cas, jusqu'ici.

Une sonnerie, au travers de nos synapses, suivi d'un message automatique nous parvient à tous :
  • Il est temps pour tous de retourner dans vos chambres où vous seront apportés vos repas.
Il est déjà le soir, je n'ai eu que quelques minutes de liberté. Je suis donc le mouvement et réintègre ma chambre 42, où effectivement un beige apporte mon repas, puis plus tard, revient chercher le plateau une fois que j'ai terminé. Là, cette fois, j'entends le déclic dans la fermeture de la porte. La liberté est donc limitée à la journée, pas la nuit.

Je suis épuisé, tant par l'interrogatoire que par ces changements d'environnement. Je m'allonge sur mon lit et en peu de temps, je plonge dans mes songes, accompagné d'une douce musique me parvenant par le comguide, pour m'accompagner dans mon endormissement. Ma première nuit libre de mes mouvements avec ce nouveau comguide, mais pas libre encore. Non, pas encore !