dimanche 30 avril 2017

Titre provisoire : l'isolement ultra connecté 19/ (chapitre 21)

Chapitre 21

Au matin, après le petit déjeuner servi dans ma chambre, où le garde m'indique que ce sera comme cela encore pendant quelques jours avant que je puisse prendre mes repas avec les autres, sans que je puisse lui poser aucune question, je sorts de ma chambre et me dirige au bout du couloir, vers la nouvelle salle commune.



Dès mon arrivée, j'entends les échanges entre les uns et les autres. Parfois cohérent, parfois non. Beaucoup s'expriment avec une grande difficulté. Je me rappelle le conseil de Nicolas : faire semblant ! Certes, mais je dois aussi montrer aux beiges, bien qu'absents visuellement, qui doivent me surveiller que je suis "guéri".

En entrant dans la salle, je sens plusieurs regards se tourner vers moi, contrairement à hier soir. Des regards interrogatifs. Sont-ils hostiles ? Je n'en sais rien. Les mots que j'entends sont flous, et sans cohérence profonde pour me faire une opinion sur l'ensemble, même si tous ne sont pas incompréhensibles.

  • Tiens, un nouveau !
  • Il est lui aussi prisonnier maintenant de cette semi liberté !
  • Qui est-il ?
  • Un bouchon va-t-il sauter ?
  • La marée va-t-elle exposer les digues ?
  • Je vais lui parler !
Le dernier qui a prononcé ses paroles se dirige vers moi, d'un pas rapide et assuré. Son regard est terrible. Je ressens immédiatement le danger, mais est-il réel ?
  • Bonjour, tu es nouveau ici. Je ne veux pas que tu casses tout ! Je suis prêt à tout pour te détruire si tu fais un faux pas !
Bon, me voilà fixé ! Mais est-ce normal que son comguide laisse sortir de tels messages ? Ceci est totalement contradictoire avec sa fonction même qui est d'assurer l'harmonie entre les hommes. Sans doute un indice que son comguide est défectueux, du moins je l'espère...
  • Oui, je suis nouveau. Je n'ai pas.... l'intention de casser... quoique ce soit. 
Je m'applique à user du stratagème proposé par Nicolas pour montrer une faiblesse de mon comguide.
  • Tu n'as pas intérêt ! Je suis armé d'une armoire ! Et je pourrais m'en servir contre toi !
Paroles incohérentes ! Aucune armoire ici, et surtout, comment pourrait-il, s'il en avait une, à part celle de sa chambre, contre moi ? Je ne le vois pas ramener depuis sa chambre cette armoire et venir me l'écraser sur la figure sans qu'aucun beige ne l'intercepte bien avant.... Que dois-je répondre ?
  • Je ne cherche... pas le conflit.... Je suis en rémission.... certainement comme... vous tous. Pourquoi crois-tu... que je puisse... être un danger pour toi ?
  • Ta simple question l'affirme ! 
  • Je ne comprends... pas. Si j'ai fait... quelque chose d'anormal... d'incorrect...., veuillez m'apprendre....
  • Hum ! Je vois. Tu es prêt à apprendre et respecter nos règles ?
  • Sans aucun... doute !
  • Hum ! Bien, je vais te mettre à disposition un camarade qui va t'apprendre ce que tu dois savoir. Il s'assurera que tu ne commettes pas d'erreurs.
Un "camarade" ? Un "observateur" au mieux, un "espion" au pire ! Où même un "geôlier" se rajoutant aux beiges... Autre lieu, autres règles... OK
  • Cela sera... j'en suis sûr... profitable pour que je... respecte les règles... que j'ignore encore.
  • Bien ! Ganelon ! Tu t'occuperas du nouveau !
  • .... oui, je le ... prends en charge... dès maintenant !
  • Attention Ganelon, méfies toi de lui ! Il nous cache quelque chose !
  • Je ferais... selon tes désirs.
Voilà qui est clair, cet homme, dont je ne connais pas le nom, est leur chef. Il doit être si perturbé que la violence qu'il a en lui n'est pas canalisé par son comguide.
Quant à Ganelon, c'est un être faible, tordu, et dont le regard, bien qu'intelligent, ressemble plus à de la sournoiserie. Je dois m'en méfier. Mais j'ai toujours ce dilemme. Il faut aussi que je montre aux beiges que je suis prêt. Comment faire avec ce garde-chiourme déglingué ?
  • Merci, Ganelon, pour l'aide.... que vous allez... m'apporter.
  • Qui te parle d'aide ! Tu feras... ce que je te dirais de.... faire, un point... c'est tout !
Bon, le ton est donné là aussi. Je vois dans le fond de la salle Nicolas qui me regarde avec un regard attristé. Il semble compassionnel et m'invite du regard à jouer ce jeu stupide.
  • Je comprends... Pourrais-je parler... avec d'autres personnes ?
  • Quand tu seras... prêt ! Pour le moment, tu... t'assoies là et tu... ne parles plus. Tu observes.
  • Bien.
Je m'assoie donc sur une chaise, un peu à l'écart, observant les allez et venues entre les différentes personnes présentes dans la pièce. J'écoute leurs échanges. Je ne vois pas en quoi il y aurait une règle quelconque à suivre, vu que les échanges sont multiples et variées, sensées ou sans raison.
Je continue du regard à inspecter la pièce. Et je découvre des caméras, soigneusement placées, discrètes, mais qui indiquent bien la surveillance indirecte. L'une d'entre elles est pointée sur moi. Comment faire comprendre le quiproquo de la situation aux beiges qui m'inspectent ?

Je fixe alors la caméra et je transforme mon visage avec une expression, si possible discrète notamment de Ganelon, mais qui exprime mon désarroi et mon incapacité à changer la situation, pour le moment. Je la fixe tellement, que Ganelon finit par s'en apercevoir. 
  • Et bien quoi ? C'est... une caméra ! Tu t'attendais... à quoi, que nous ne... soyons plus sous... surveillance ? C'est... pourquoi tu dois... respecter nos règles.
  • Vous ne me... les avez pas encore... expliquer...
  • Observes ! Pour le... moment, c'est tout !
Je retourne mon regard donc vers cette assemblée hétérogène et étrange. Saurais-je comprendre quoi que ce soit en simplement observant ? Et surtout, est-ce que les beiges ne vont pas se méprendre sur mon attitude ? Suis-je en train de briser mes chances de liberté ? Vais-je devoir rester cloîtrer ici jusqu'à la fin de mes jours, au milieu de ces gens "défectueux" ? 
Non, je ne dois pas les voir ainsi ! Ils ont soufferts et ils souffrent encore. Je dois avoir de la compassion pour eux aussi. Après tout, c'est le système qui les a broyé, ils n'y sont pour rien.

Et donc, je change ma façon de les observer, pour repérer l'humanité qui peut se dégager, y compris de ceux qui ont un discours aberrant. 

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