vendredi 28 juillet 2017

Planète isolée : Chapitres 23, 24 et 25

Chapitre 23

Plongé au fond de mon subconscient, je perçois les sons et les odeurs qui m'entourent. Je sens cette odeur persistante, comme du camphre. Elle est apaisante pour mon âme. J'entend des bruits de pas, léger, ou plutôt je sens des variations de pression d'air quand quelqu'un ou quelque chose s'approche de moi. C'est comme si on faisait le tour de moi.

Mais moi, qui suis-je ? Suis-je mort ? Non, je ne pense pas. J'essaye de me rappeler. Mes souvenirs sont difficiles à reconstituer. Je suis si bien dans ce nuage blanchâtre qui engloutit toutes mes pensées et sensations...

Je me rappelle l'ombre, énorme et puissante. Ses griffes ! Je me rappelle la douleur. Mais je ne ressens rien maintenant. Je me rappelle aussi cet être bleu. Il pouvait me tuer mais il ne l'a pas fait.

Sous moi, et autour de moi, je ne ressens plus la forêt et son humidité. Je suis dans une clairière. Je ressens la chaleur du Soleil. Pourquoi ? Pourquoi ne suis-je pas mort ? Ma jambe... A cause de mon état d'inconscience, je ne sais pas. Je ne ressens aucune douleur ainsi enfoncé dans les profondeurs de mon corps. Attitude d'autodéfense naturelle du corps et de l'esprit !

Les douleurs trop fortes, les connexions avec le reste du corps sont coupées. Seules me restent des bribes de sensations, olfactives, auditives et de pression sur mon visage ou de vague chaleur sur mon front. Je ne peux pas ouvrir les yeux, cela supposerait que je reprenne le contrôle de ce corps. Mais du coup, la douleur remonterait...

Cette odeur de camphre ! Elle redouble, et le bien-être avec.

Mon esprit se brouille. Je ressens une présence mentale, comme une voix qui voudrait me parler. Mais je ne comprends rien et je n'entends rien. Cette "voix" insiste mais, en même temps que je sens une présence s'écarter, cette voix finit par reculer.

Je sombre à nouveau dans mon coma réparateur, enfin, je l'espère !

Chapitre 24

Une fois reposées, moi et ma fille reprenons le troisième rituel. D'abord la respiration, ample et douce. Prendre conscience de son corps. Puis s'enfoncer pour unir les trois.

Ma fille y arrive plus facilement, même s'il lui fait encore beaucoup de temps pour se défaire de ses pensées et de ses émotions. Elle est inquiète pour l'humain.

Il ne craint rien ! Laisse le se remettre ! S'il doit vivre, il vivra !
"Oui mais ne peut-on faire plus ?"
Peut-être, mais ce n'est pas le moment ! Laisse partir ces idées, tes ressentis. Ils ne sont qu'impermanence.

Et elle se laisse aller vers la troisième étape : lâcher l'égo pour trouver son moi profond. A nouveau, les mêmes difficultés. Mais cette fois, moi, je mets de côté mon égo, la peur de perdre mon enfant, mes réflexes de mère. Ah, si je pouvais avoir l'aide de la prêtresse ! Mais il me faut agir seule, sur la base de l'enseignement que j'ai reçu.

Alors je lâche mon égo et je plonge. Ma fille, attachée à mes hanches, me suit, même si je sens qu'elle ne lâche pas encore. Elle observe son égo. Bon, altruiste, égoïste et passionné, tout ceci à la fois ! Quel chemin encore à parcourir ! Je sais qu'il faut qu'elle fasse le maximum du chemin avant sa naissance, car je ne sais pas si je pourrais être là pour l'aider après. Donner naissance est un acte dangereux...

Je sens que mes pensées, auxquelles je ne m'accroche pourtant pas, heurtent ma fille.
"Tu ne vas pas mourir en me donnant la vie !?"
Non, rassures-toi. Mais il est possible que je sombre, un peu comme cet humain, dans un état second, semblant inanimé, mais vivante.
"Mais il faudra te soigner, te nourrir ! Comment pourrais-je, moi, bébé ?"
Tout se passera bien, ma fille ! Ne t'en préoccupes pas ! Il te faut atteindre la troisième étape. Il le faut.

Mais encore une fois, son égo remonte avec ses peurs, son cœur. Je ne peux pas lui en vouloir. L'amour filiale est naturel. La prêtresse, d'habitude, prend le relais à ce stade et effectue un transfert affectif de l'enfant vers elle, pour lui permettre de se dégager de sa mère. C'est d'autant plus facile que les autres sœurs sont là pour veiller sur la mère, la soignant, en lui apportant tout ce dont elle a besoin pour se régénérer. La séance s'arrête donc là. Nous mangeons toutes les deux, par ma bouche, les fruits recommandés.

"Maman, quels sont les fruits qu'il faudrait te donner lorsque tu sombreras ?"
Ne t'en préoccupes pas ! J'ai récupéré le berceau du vaisseau où la nourriture et les soins qui te seront nécessaires te seront prodigués en tant que de besoin, sans effort. Il est spécialement conçu pour les bébés. Tu y seras en sécurité. Quand à moi, tu ne pourras rien faire pour moi, mais je survivrais. Ne t'inquiètes pas !

En moi, dans ma zone privée, celle que chacune d'entre nous apprend construire pour avoir un espace de liberté, je pense qu'en fait, il est très probable que je meurs sans les soins adéquats. J'espère que mes sœurs trouveront le berceau avant que les provisions n'arrivent à extinction. Tout cela, je ne lui dis pas. Je le garde pour moi. Mais elle ne pourrait rien ! Elle sera incapable de s'occuper d'elle-même, alors s'occuper de moi !

"Maman, ne faudrait-il pas renouveler le pansement de l'humain ?"
Décidément, elle passe d'une idée à l'autre ! Mais tant mieux, ainsi elle ne se préoccupe pas de moi. Cet humain peut finalement nous aider à ce qu'elle passe le troisième stade, en détachant son esprit des préoccupations sur sa mère pour un étranger, donc largement plus facile à combattre et à se défaire...
Oui, tu as raison, mais cela ne m'enchante pas !
Je retourne donc dans la forêt pour récupérer ces feuilles grasses et poisseuses aux propriétés médicinales. Je m'approche de l'humain. Sa couleur blanche me dégoute ! Je le regarde avec toujours cette appréhension et l'envie de le tuer ou de le laisser mourir. Mais je ne peux pas.

Je vérifie d'abord les liens, pour m'assurer qu'il ne puisse pas bouger et m'attaquer. Les humains sont fourbes. Il pourrait très bien faire semblant d'être dans le coma. Non, tout va bien, les liens sont très durs et stables. Et son état est tellement profond qu'il ne peut pas simuler.

Je retire les précédentes feuilles. La blessure reste encore bien trouble. L'infection et la perte de sang sont stoppées, mais la guérison n'est pas encore là. Je ré-applique consciencieusement les nouvelles feuilles fraîches sur sa jambe. Je prends soin de ne pas le faire souffrir inutilement. Je me concentre sur mon travail. Ici et maintenant, pour éviter de penser que c'est un humain.

Une fois terminée, j'observe son état. Il semble reposé. J'observe un léger mouvement sous ses paupières, comme une forme de conscience instinctive qui remonterait. Il devrait s'en sortir. Mais que ferais-je de lui après ? Je ne sais pas encore. Chaque chose en son temps... Je dois pour le moment dormir, avec ma fille, pour que demain nous puissions recommencer encore cette troisième étape.

Chapitre 25

Ma mère risque de mourir en me donnant naissance. Elle veut me rassurer, mais je sais qu'elle ment. Et son berceau automatique, c'est bien, si elle survie. Mais si elle meurt, je mourrais quelques temps après... Il faut que nous trouvions une solution. Ce n'est pas possible d'accepter cette tragédie, pour nous deux !

Pendant qu'elle s'occupe de l'humain, elle a l'esprit détournée, tant je sens sa haine pour cet être. Et si ? Peut-être ? Peut-être pourrait-il nous aider ? Bien sûr, pas dans son état là, il n'est même pas capable de s'occuper de lui-même. Mais après ?

Mais comment faire d'un ennemi un sauveur ? Ce n'est pas ma mère qui le pourra ! Son agressivité naturelle contre lui... Il n'y a donc que moi.

Je profite que son esprit est complètement absorbé par l'humain pour essayer quelque chose. Si j'arrive à communiquer avec ma mère, peut-être pourrais-je avec cet être ?

Je ressens une présence, tout au fond de son esprit. Elle est enfermée, mais elle écoute. Cela ressemble à cet état que ma mère prend dans la première partie de la séance, cet état de méditation active. Se pourrait-il que les humains puissent être réceptifs ?

Je tente, tout pendant que ma mère entretien son attention sur ses soins, de pénétrer dans son esprit, par cette porte. Je ressens qu'il réagit. Mais il semble perdu. Bien sûr, les humains ne connaissent pas cette méthode. Il doit être perdu. J'essaye quand même de lui dire de simple mot : "Nous, paix, soins !"

Je ne pense pas qu'il ait compris. Mais je le ressens ému, étonné. Ma mère est en train de détacher son attention de l'humain. Je dois m'interrompre. Je me recule donc doucement, tout au fond du ventre de ma mère. Elle ne s'est aperçue de rien...

Il ne peut être que la solution ! Mais comment y arriver ? Tant de choses et je sens si peu de temps...