lundi 7 août 2017

L'isolement ultra connecté : la survie - Chapitre 2

Chapitre 2

Nous sortons de la forêt pour aborder les flancs de la montagne. Celle-ci est abrupte, clairsemée de quelques arbres et buissons, il n'y a pas de chemins. L'homme n'est pas venu ici. Nous montons à l'assaut des pierriers, en faisant attention à ne pas provoquer de chutes de pierres pour ceux qui sont dessous, en arrière.

Le chef regarde cet endroit avec intérêt. Il discute avec l'architecte. J'entends leur conversation, cette fois sans le comguide, car ils utilisent leurs voix.


  • Le chef : Cet endroit est parfait pour organiser une zone de défense efficace. Les ennemis devront monter par ici et seront fatigués. De plus, nous, en haut, nous pourrons provoquer des éboulis naturels pour nous défendre.
  • L'architecte : Tu as raison ! Reste à savoir si nous trouverons une grotte à proximité. Mais je suis d'accord avec toi. Ce serait une première ligne de défense très efficace.
Nous continuons à gravir la pente. Les plus faibles sont aidés par les plus forts. Une communauté est en train de se créer. Un groupe où chacun s'entraide, selon ses moyens. Il nous faudra nous organiser. Certains sont sévèrement altérés, les gris hyperactifs, dont leur comguide les a déstabilisé. Les gris calmes, eux, sont à prendre avec précaution. Sont-ils stables ? Sauront-ils communiquer ? Nous sommes finalement peu à avoir un mental apte à s'adapter à cet environnement immédiatement. C'est la première chose que nous devons faire : déterminer les caractères de chacun et ses compétences. Nous ne sommes pas assez nombreux et efficaces pour en faire l'économie.

Arrivés en haut, nous observons un plateau, assez large, avec des arbres et des buissons, une petite forêt. Voilà un endroit bien agréable... Mais nous serions trop exposés. Je regarde vers l'architecte qui passe devant moi, observe les flancs de la montagne qui se poursuit. Je suis son regard. La montagne est de plus en plus pentue. Il me semble déraisonnable de monter beaucoup plus haut.
  • Qu'est-ce que tu en penses ? Monter encore plus haut me semble difficile pour certains d'entre nous ? Et cet espace assez grand peut nous fournir quelques nourritures et même, pourquoi pas, avec de la chance, la capacité de cultiver un peu ?
  • L'architecte : Tu es très lucide ! Je me disais la même chose. Nous devrions trouver des grottes à flanc de montagne à ce niveau.
  • Le poète (qui s'est rapproché) : Et tu dis ne pas être un leader ? Tu imagines déjà les étapes suivantes, tu te préoccupes des plus faibles... Prend conscience de tes capacités...
  • Je ne suis pas un leader. Je réfléchis et je vous soumets mes réflexions. Nous devons former une communauté. D'ailleurs, j'ai réfléchi, il nous faut déterminer les capacités de chacun, ou au contraire leurs incapacités. Nous devons exploiter les connaissances et le savoir faire de chacun. Nous sommes à la fois nombreux mais en même temps si peu quand on considère l'état de bon nombre d'entre eux...
  • Le poète : Ne sois pas aussi sûr de toi en termes de qualification de notre groupe... Pardon, de notre communauté... J'apprécie ce qualificatif. Tu me surprends encore !
  • Le chef (qui nous a rejoint également) : C'est un peu à découvert ici... Ce n'est pas un lieu idéal pour se défendre.
  • L'architecte : Mais c'est un lieu de vie dont nous avons besoin aussi. Regarde : le pierrier sera notre première ligne de défense, avec une vue imprenable sur les arrivants ! Ce plateau, à la fois dégagé et troublé par la forêt locale est une façon de se dissimuler. Mais il nous faut aussi un endroit à l'abri des intempéries. Nous sommes en été, mais l'hiver risque d'être difficile si nous n'avons pas de lieu de vie.
  • Le poète : Où pourrions-nous trouver un tel endroit ?
  • L'architecte : Je suis presque certain, vu la nature de la roche de la montagne, que quelque part, pas très loin, nous devrions trouver des grottes ou quelque chose s'en approchant...
  • Tu as dit quelque chose de très juste, architecte, il va nous falloir nous installer et nous préparer pour l'hiver. Nous avons quelques matériaux ici, mais je pense qu'il ne faudrait pas déboiser cette partie. Cela constituera notre réserve nourricière. Elle ne doit pas être détruite. Et comme tu le dis, elle peut nous servir de nous cacher également.
  • Jean (à son tour près de nous, et qui a entendu la fin de notre conversation) : Construire notre cité, pour un nouvel ordre !
  • Pas un nouvel ordre, une communauté de liberté et d'entraides... Ne commets pas l'erreur de vouloir construire un ordre, qu'il soit militaire (regardant le chef), qu'il soit religieux ou trop ésotérique (regardant le poète), qu'il soit uniquement utilitaire (regardant l'architecte). Ton savoir médical sera précieux, tout comme pour chacun d'entre vous. Mais il nous faut aussi d'autres compétences. Il nous faut savoir sur qui on peut compter, qui peut apporter quoi à cette communauté, et aider les autres à progresser. Ca, ce sera ton travail Jean !
  • Jean (après un silence) : Oui, je comprends. Mais c'est un monde idéal que tu veux construire. Il ne peut exister...
  • Est-ce que parce que l'idéal n'est pas atteignable, nous devons y renoncer ? La liberté est-elle réelle ou une tendance, un chemin long à parcourir, aussi long que cette traversée du pierrier ?
  • Le poète : C'est toi qui fait de l'ésotérisme maintenant ?
  • Non, c'est une communauté que je voudrais voir se former, où chacun a sa place et ceux qui n'en ont pas encore pourraient l'avoir plus tard, avec l'aide des autres...
  • L'architecte : Je suis en accord avec Léto. Son raisonnement est juste, y compris sur le respect de nos ressources de proximité. Mais cela veut dire que nous devront organiser des excursions en dehors de notre zone pour aller chercher nos matériaux, voire notre nourriture.
  • Le chef : J'organiserais ces sorties !
  • Oui, mais avec qui ?
  • Jean : J'ai compris... Tu veux que je fasse un bilan de chacun d'entre nous. Je connais leur dossier médical, mais il est vrai qu'il me manque des informations, notamment sur leur capacités actuelles. Cela va prendre du temps...
  • Je pense qu'il faut commencer par les gris calmes pour savoir s'ils ont un savoir ou un savoir-faire... Les gris impulsifs pourraient servir de gardes et être affectés aux excursions sous la responsabilité du chef. Ceux qui auront un savoir-faire seront sous la responsabilité de toi, architecte. Quant à toi, le poète, prends soin, avec Jean, de ceux qui ont besoin de se reconstruire...
Ils me regardent à nouveau avec ce regard étrange, regard qui me dérange. Je ressens le respect, la confiance presque trop absolue. Je regarde les autres membres de la communauté qui ont fini de gravir le pierrier, et qui me contemple avec presque idolâtrie, ce qui me déplaît.
  • Une dernière chose ! Je vous demande de casser ce mythe qui est en train de se construire autour de moi. Regardez-les ! Je ne suis pas un dieu ! Je ne suis qu'un homme, comme vous tous ! Et autre chose, je ne suis pas votre dirigeant. Je ne donne pas d'ordres, je vous propose une collégialité, basée sur l'échange, la communication, la confrontation des idées pour en extirper le meilleur. La multitude est toujours plus intelligente que l'être seul, à condition qu'elle soit éduquée.
  • Le poète : Je suis avec toi. Je comprends ce que tu veux essayer de faire et j'y souscris.
  • L'architecte, le chef et Jean, ensemble : Moi aussi !
  • L'architecte : J'apprécie énormément que tu comptes sur nous et que tu ne soies pas dans une position de force contre nous, alors que tu pourrais aisément.
  • Le chef : Je te respecte pour ta force, ton pouvoir, mais aussi pour ton idéal.
  • Jean : Je sens que je vais être encore plus utile que je ne l'ai été jusqu'ici.
  • Tu m'as transformé ! Ce n'est pas rien !
  • Jean : Oui, mais je comprends que tu me demandes de faire plus encore, et cette fois, pas pour un seul homme, mais pour tous ces gens. Et j'ai effectivement besoin du poète pour ne pas basculer dans un mode trop "médical" mais rester humain.
Nous nous regardons longuement en silence. Nous ne disons plus rien mais nos yeux parlent pour nous. Nous nous respectons. Nous sommes unis. L'architecte reprend la route en demandant à deux gris calmes de de le suivre. Je lui fais confiance sur son choix, il les connait mieux que moi. Jean néanmoins l'interrompt quelques instants. Il leur pose quelques questions, accompagnés du poète. Puis il les laisse partir.
  • Jean : Ces deux là sont stables et intelligents. 
  • Le poète : Mais ils semblent attacher à toi, comme tu le crains, par une attitude de dévotion. Il faudra faire attention.
  • Je ne veux pas être au-dessus. Je veux être parmi vous, comme tout le monde. Moi aussi, il va falloir que je trouve mon utilité. Je ne sais pas encore laquelle, je suis très jeune et j'ai donc peu d'expériences.
  • Le chef : Tu peux nous enseigner à contrôler nos comguides... Je sais qui tu y es réticent, mais nous ne pouvons nous permettre de ne pas avoir cette capacité, au moins pour ceux qui ont la capacité de maitriser ce pouvoir...
  • Je te comprends. Mais il faut d'abord que Jean et le poète fasse un bilan des membres de notre communauté. Je ne veux pas prendre de risque. Tu as vu comme moi, j'ai tué beaucoup de gens en quelques secondes. Imagines cela dans les mains d'un fou, d'une personne dont l'égo le poussera à dépasser les limites de la raison et de la conscience. Ensuite, nous aviserons tous ensemble.
  • Le chef : Très bien, je comprends tes précautions. Mais combien de temps avons-nous avant que l'armée nous rattrape ?
Voilà le vrai problème ! Combien de temps avons-nous pour nous organiser ? Tant pour vivre que pour survivre ! Autant je commence à bien connaître mes quatre compagnons, autant j'ignore quasiment tout des autres.

Vivre et survivre ! Nous laisseront-ils le temps ? Sont-ils déjà à notre poursuite ? Je me concentre. J'active mon comguide, en m'asseyant au sol pour être plus stable et ne pas avoir à penser à mon équilibre. J'ouvre mon esprit et je force le signal d'écoute, aussi loin que je peux. Le chef et Jean me regardent et s'assoient à côté de moi, tandis que le poète s'avance vers les autres membres de la communauté pour les inviter à faire une pause à l'ombre des arbres. Je devine qu'il commence déjà son étude des individualités.
Jean m'observe avec l'inquiétude d'un médecin, il a deviné ce que je faisais. Le chef, lui, sans vraiment, comprendre, sent que je suis en situation de fragilité. Il me protège de son corps, tel un garde du corps, ou plutôt, tel un ami qui prend soin de son compagnon.

Je pousse au plus loin mon écoute. Je dépasse les signaux des comguides des compagnons. Je dépasse la montagne, la forêt. Je vais le plus loin possible. Mon comguide chauffe, intensément. Mes neurones se lient à lui pour recevoir et commander son fonctionnement. D'abord de manière indicible, puis de façon plus claire, j'entends quelques supérieurs et le chef des gardes. 
Ils ne savent pas comment réagir. Faut-il prévenir le pouvoir central ? Étouffer l'affaire ? Non, ils ne peuvent pas l'étouffer, en tout cas pas longtemps. Mais ils leur restent beaucoup d'hommes valides. Ils peuvent gagner du temps. Ils doivent nous retrouver et nous éliminer. Le garde soumet l'idée de simplement nous ramener à la prison mentale, mais les supérieurs dénient cette proposition. Ils sont trop dangereux. Le garde insiste en indiquant que seul l'un d'entre nous est dangereux, moi. Les supérieurs hésitent. Ils vont réfléchir. Ils demandent au chef des gardes de préparer le nécessaire et les hommes pour la traque mais d'attendre les ordres finaux pour partir à notre recherche.
Ainsi, nous avons encore du temps. Je dirais un jour ou deux. Je sors doucement de mon état de concentration. Je me rend compte alors que Jean m'a allongé et tient mon poignet pour surveiller mon pouls. Le chef a le regard inquiet.

  • Je vais bien ! Ne vous inquiétez pas !
  • Jean : Tu étais plongé comme en léthargie, mais tes fonctions vitales fonctionnaient normalement. Tu devrais faire attention, je pense que cela peut être dangereux si tu vas trop loin.
  • Je vais bien, je te le redis. J'ai pu atteindre la prison.
  • Le chef : Qu'as-tu "entendu" ?
  • Les supérieurs hésitent encore sur le sort qu'ils nous réservent. Ils ne veulent pas que cela s'ébruite. Le chef des gardes leur a proposé d'épargner tout le monde, sauf moi.
  • Le chef : Je ne leur permettrait pas de te tuer !
  • Je sais, mais, d'une certaine façon, il nous fait gagner du temps. En semant le doute dans les esprits des supérieurs, nous avons au moins un jour ou deux avant qu'ils ne se mettent en route pour nous retrouver. Chef, penses-tu que ce sera suffisant pour organiser notre défense ?
  • Le chef : Je ferais de mon mieux, mais oui, c'est possible. Ce sera rudimentaire, mais je pense pouvoir faire quelque chose d'efficace. Mais il me faut des bras !
  • Jean : OK, je m'en occupe immédiatement avec le poète pour te trouver des hommes solides et stables.
  • Le chef : Le plus vite sera le mieux... Je vais pour le moment faire le tour des lieux, et réfléchir à une organisation défensive...
  • Merci à vous deux ! Je vais me reposer encore un peu. Nous attendrons le retour de l'architecte en espérant qu'il ait trouvé un lieu propice pour nous installer.
Les deux s'éloignent, me laissant seul, tout en me regardant de temps en temps, comme pour surveiller mon état. Mais ils semblent rassurés. Chacun a quelque chose à faire ! 

En effet, maintenant, il s'agit d'occuper ces esprits, tous ces esprits et ces corps dans une action collective, multiples et variées. Il me fait aussi prendre en compte la demande répétée du chef. Former des gens ! Je ne sais même pas comment faire ? Je n'ai pas appris, je suis ainsi. Mon prochain défi, savoir apprendre à d'autres, mais aussi pas à n'importe qui...



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