dimanche 6 août 2017

Planète isolée : Chapitres 29, 30 et 31

Chapitre 29

Au petit matin, je sens que ma fille est tendue. Elle semble me demander de refaire encore une tentative. Elle est dans un état de quasi désespoir. Je comprends. Elle a peur pour moi. Je dois la calmer. Je dois lui permettre d'accomplir le troisième rituel, sinon, elle sera exclue de notre communauté. Mais comment lui faire comprendre qu'elle ne doit pas prêter attention à ma survie ?

C'est naturel qu'elle soit attachée à moi, mais cela l'empêche de rejeter son égo et de placer sa conscience dans un état d'impermanence permanente. L'humain ? Oui, en détournant l'attention sur l'humain, peut-être cela fonctionnerait. Au lieu que ce soit la prêtresse qui joue ce rôle, je vais utiliser cet humain, ce cafard comme support pour ce repli et ce calme.

Ma fille, nous allons devoir nous occuper encore de l'humain. Il est encore faible mais il semble guérir.
"Oui, maman. Il doit survivre !"
Je ne sais pas s'il survivra, mais je ne serais pas la cause de sa mort. Veux-tu m'aider ? 
"Comment ?"
Tu sais que je le hais. Il me faut que tu m'aides à trouver le calme suffisant pour agir ici et maintenant pour lui, comme je le ferais pour une autre vie. Est-ce que tu comprends ?
"Oui, je comprends."
Mais pour cela, il te faut d'abord passer le rituel et la troisième étape. Sinon, tu ne pourras pas m'aider. Tu ne pourras pas atteindre mon moi-profond pour me calmer et m'aider dans mes pas.
"Oui, je comprends. Alors qu'attends-tu ?"

Je suis surprise de sa détermination, mais je comprends que elle aussi sent que la naissance est très proche. Il nous faut agir le plus vite et au mieux.

Je prends la posture, après nous être alimentés. Nous recommençons le rituel.

Tout d'abord, nous commençons par nous détendre, nous relâcher des tensions externes, de ce monde environnant. Nous respirons profondément, expirant toute l'hostilité de notre fort intérieur. Celle-ci est la plus facile, et ma fille avance aussi vite que moi. Elle y est maintenant bien habituée. Je la vois se détendre et mimer psychologiquement ma position de méditation active.

Nous commençons alors l'étape deux : nous balayons nos pensées, les laissant couler comme l'eau coule dans la rivière, nous, rivière, restons permanent. Nous balayons nos émotions, nos jugements, notre rationalité. Nous sommes ici et maintenant. Cette partie est plus difficile. Elle résiste. je l'aide en lui montrant l'irréalité de certaines de ses pensées ou émotions. Ce ne sont que des moments fugaces qui appartiennent déjà au passé lorsqu'elle les perçoit. Elle passe doucement en méditation passive, observatrice et non plus actrice.

Nous passons à l'étape trois, la plus difficile. Chasser l'égo, plonger dans son moi profond, celui qui demeure en chaque instant, celui qui est réel, unique, notre fondation.

Elle résiste encore avec ses craintes qui remontent. Peur de me perdre, peur de mourir... J'utilise l'humain pour la détourner de cette peur. 
Penses à l'humain, si tu veux m'aider, tu dois te détacher de tes peurs. Laisse filer cette eau qui se renouvelle à chaque instant. Tu ne peux retenir entre tes doigts l'eau qui coule. Tu ne peux que l'observer.

Et je la vois se détendre, et commencer sa plongée. Je la vois toucher son moi profond. Je la suis, avec mon propre moi, et j'essaye de la guider. Au début, je ressens sa béatitude, son bien-être. Enfin, nous arrivons aux portes de la troisième étape. Les portes sont ouvertes et je la vois pénétrer à l'intérieur. J'ouvre aussi mes portes et je rentre dans cet instant sans désir ni profit.

Je la regarde s'ouvrir à elle-même. Je la vois s'épanouir. Enfin ! Nous y sommes arrivées !

Mais à peine ais-je pensé cela, que je la perds de vue. Elle n'est pourtant pas remontée. Elle est toujours dans cet état. Mais je ne la vois plus. Je ne l'entends plus. Je ne la sens plus. J'observe mon corps, je sens son pouls, calme et régulier. Elle n'est pas en danger. Mais pourquoi je ne ressens plus ce qu'elle ressent ? Pourquoi la communication s'est interrompue ?

Je tente de m'enfoncer plus profond, mais j'arrive aux limites de mes capacités. Je devine sa présence dans ce grand tout, cet univers sans limite où l'esprit est plus fort que la matérialité. Mais je n'arrive plus à prendre contact avec elle. J'essaye de la ramener. Mais non, mes portes de ma conscience se ferment, ma fille étant toujours dans les siennes.

Je remonte et sors de ma méditation. Qu'arrive-t-il à ma fille ? Elle est toujours dans cet état de conscience profonde. Je ne sais pas quoi faire... Jamais on ne m'a expliqué cela. Il est vrai que c'était la prêtresse qui s'occupait de cette initiation finale, jamais la mère. Ais-je commis une erreur ? L'ais-je mis en danger ?

Je commence à avoir peur ! J'ai peur ! Que puis-je faire ? Je suis debout, je sens ma fille vivre en moi, mais je ne sens plus son esprit. Je regarde autour de moi, mais mes sœurs ne sont pas là !

Et j'entends, comme une voix lointaine : "Tout va bien ! Occupes-toi de l'humain...
Puis plus rien...

Je suis surprise. Mais je ne suis pas totalement rassurée. Mais elle a réussi à m'envoyer un message, même si moi, je n'arrive pas à rentrer en contact avec elle...
Je ne sais quoi faire... Et en même temps, si ! Elle me l'a dit ! S'occuper de l'humain !

Je retourne donc dans la forêt, chercher des feuilles de cette plante pour sa jambe et des fruits pour le nourrir. Pendant mon parcours dans la forêt, je sens une présence qui rôde. L'ougla ! L'immense ougla ! Il est là, pas très loin. Il sait où je suis. Perturbée que j'étais, je n'ai pas appliqué le principe de déplacement invisible et insensible. Je m'applique immédiatement à effacer mes traces, qu'elles soient hormonales, odeurs et physiques. Mais je sens qu'il me cherche.

Je fais un détour, pour ne pas l'attirer vers le campement. Je fais plusieurs circonvolutions. Il finit par perdre ma trace. Mais je sens qu'il est dans les parages. Je stoppe un instant. Je ne bouge plus. J'attends.

Au bout de quelques minutes, déçu, le ougla se désintéresse de moi et cherche une autre proie, plus loin dans la forêt. Je le laisse s'éloigner. Une fois à bonne distance, où je ne le ressens presque plus, je décide alors de reprendre mon chemin et de revenir au camp.

Je m'approche de cet humain. Pourquoi veut-elle à tout pris que je m'en occupe ? Bien sûr, nos principes m'y poussent, mais c'est aussi notre ennemi...

Pour la énième fois, je vérifie ses liens. Puis je prends son pouls. Il est plus rapide, toujours en dessous d'une capacité motrice, mais il remonte. Bientôt, il reprendra conscience. Et là que devrais-je faire ?

Pour le moment, je ne m'en préoccupe pas. Je dois le soigner et le nourrir. Je change donc à nouveau son pansement. La plaie est quasiment refermée. La cicatrice est nette et ses fonctions vitales sont sauvées. Je m'approche de sa tête, la soulève en ouvrant sa bouche, et je fais couler le jus des fruits que j'ai ramassés pour lui. Il déglutie, par automatisme.

Je continue à l'observer un moment. Je vois sous ses paupières ses yeux qui s'agitent, comme s'il était perturbé. J'essaye de prendre son pouls. Rien d'anormal. Sa respiration est à peine accélérée. Non, je ne vois pas ce qui l'agite ainsi. Peut-être est-il en train de faire un rêve ou un cauchemar ?

Je m'écarte doucement de lui, sans lui tourner le dos. Je retourne à ma place habituelle. J'essaye de me relaxer pour reprendre contact avec ma fille, mais je n'y arrive pas. Qu'est-ce que j'ai fait ? Est-elle en danger ? Ais-je mal agis ?

Chapitre 30

Alors que je passe la seconde étape, je pense encore à trouver une solution à notre survie. Cet humain pourrait être notre chance. Mais maman ne voudra jamais accepter, et je ne sais même pas si c'est une bonne idée. Je ne suis même pas née, je n'ai aucune expérience.

Maman me demande de laisser place dans mon esprit à cet humain ! Je sens bien que c'est pour m'éviter de penser à notre propre survie. Mais elle a raison, il faut que je me détache de mes peurs. Que je trouve ma vérité intérieure...

Je vois une porte symbolique, elle s'ouvre alors que je m'approche. Maman m'y encourage. Je passe la porte et je sens une plénitude s'emparer de moi, douce et chaude, lumineuse et sombre, pleine et vide. Je vole doucement dans mon moi profond. Je sens que ma maman me suit, mais je sens aussi qu'une distance s'opère entre nous deux. Je suis si bien ici. Je continue mon avancée.

Je m'observe moi-même. Plus aucun désir, plus aucune souffrance, plus aucune peur... Je n'ai plus d'existence réelle, tout en étant totalement présente. Je vois le temps qui s'écoule, l'espace infini. Je suis spectatrice et je deviens actrice.

Je vois une lueur lointaine, brillante, riche et d'une humilité sans limite. Je m'en approche. La notion de temps et d'espace disparaît. Je l'observe maintenant comme si elle était en face de moi. Je devine assez vite que c'est la prêtresse elle-même. Elle me regarde avec un sourire doux et compréhensif.

"Ta mère est extraordinaire ! Elle a réussi seule à te faire passer le troisième niveau ! C'est exceptionnel."

Oui, mais elle va mourir en me donnant la vie ! Et tout ceci n'aura servi à rien...

"Tu dis cela, mais tu connais déjà la réponse à votre problème..."

Je reste un instant indécise. Je n'ai pas d'existence encore. Comment pourrais-je avoir la moindre connaissance du monde et des difficultés pour vivre ?

"Tu sais ! Tu es maintenant dans notre vérité commune, à toutes les sœurs. Regarde, elles sont derrière moi et te saluent. Tu n'as pas beaucoup d'expériences, mais nous si ! Et ton analyse primaire est bonne."

L'humain ? L'humain est-il notre salut ?

"Tu as la réponse. Tu dois avoir confiance en ton intuition."

Oui, mais maman ne voudra jamais accepter cette direction. Elle hait cet être blanc. Elle ne voudra jamais remettre sa vie entre ses mains !

"Laisses-nous lui parler ! Toi, de ton côté, puisque tu as réussi à rentrer en contact avec cet être, fais en sorte qu'il comprenne la paix et l'entraide. Apprends lui le respect de la vie ! Apprends lui la sérénité et le pouvoir du don de la vie !"

Mais comment puis-je ? Je ne suis qu'un bébé, même pas encore né...

"Justement... Autant vis-à-vis de ta mère, le conflit est certain. Autant avec toi, il ne pourra pas être en conflit. Tu n'existes pas encore et même les humains respectent la vie naissante. Ils ne respectent pas la vie existante, mais ils sont attendris par la vie à venir... Utilises cette tendance naturelle..."

Mais comprendra-t-il ? Comment lui parler distinctement ? C'est à peine s'il comprend mes mots...

"Plonge encore dans ton moi profond... Trouves ton centre et appuis toi dessus... Vis ici et maintenant, sans but ni profit !"

Et je m'enfonce plus avant encore. Maman n'est plus là. Elle est déjà ressortie de son état méditatif. Je dois continuer à me chercher. Le temps joue contre nous...

Chapitre 31

Je remonte petit à petit à la surface de ma conscience. Les odeurs, les bruits, la lumière ou la nuit au travers de mes paupières s'accentues. Je ne peux pour le moment toujours pas contrôlé mon corps. Mais je sens maintenant ma tête, les fluctuations d'airs et de pressions. Je sens les gouttes sucrées qui coulent dans ma gorge. On m'alimente. Cet être bleu, sans doute...

Je commence même à sentir une forme de pression sur ma jambe et cette odeur de camphre qui s'accentue à chaque fois. On me soigne. Si c'est bien cet être bleu, pourquoi me soigne-t-il ? C'est mon ennemi ! Je suis son ennemi !

Et j'entends à nouveau cette voix :
"Nous avons besoin de toi, comme tu as eu et a encore besoin de nous. Nous te soignons. Nous te nourrissons. Mais nous avons besoin de toi."

Nous ? Je ne comprends pas ? Il y aurait deux être bleus ? Mais pourtant je ne sens qu'une seule présence physique à mes côtés, qui s'occupe de moi...
"Nous sommes deux et un à la fois."

Quel est ce mystère ? Deux et un à la fois ! Dis m'en plus !
"Ma mère attend un enfant, moi. Nous sommes deux et un à la fois."

L'être bleu est une femelle ! Elle attend un enfant. Et c'est celui-ci qui me parle ? Mais comment est-ce possible ? Comment un bébé non né peut-il communiquer avec moi ? Et comment fait-il ? Je n'entends aucun son, mais c'est mon subconscient qui me remonte ses phrases. Je suis perdu psychologiquement. Est-ce qu'ils peuvent manipuler nos cerveaux, nos pensées ?
"Non, nous ne pouvons pas manipuler les pensées. Nous pouvons communiquer par le moi profond. C'est notre culture. Je suis tout autant surprise que toi que je puisse communiquer avec toi, humain, alors que vous n'avez pas développé cette capacité. Vous êtes si primitifs."

Primitifs ! Nous avons des technologies supérieures aux vôtres ! Nous gagnons cette guerre, jour après jour ! Nous ne sommes pas primitifs !
"Ce n'était pas une insulte. Vous êtes primitifs au sens où vous ne savez pas communiquer avec votre moi profond. Vous êtes un peuple intelligent, technologiquement très avancé, mais vous êtes tous isolés les uns des autres. Vous vivez seul. Nous, nous vivons ensemble et en harmonie."

Du blabla que tout cela ! Nous savons communiquer ! Nous parlons ! Mais vous, vous ne communiquez jamais avec nous ! Vous nous avez attaqués !
"Je ne suis pas responsable des agissements du passé. Je ne suis pas née. Ma mère est en colère contre toi, elle te hait. Mais moi, je ne te hais point. Et pourtant, elle te soigne, elle te nourrit."

Pourquoi fait-elle cela si elle me hait ?
"Parce que nous respectons la vie... C'est notre... philosophie. Je pense que tu peux le comprendre. Vous devez bien avoir dans votre espèce des personnes qui pensent... Vous devez même avoir des individus qui s'occupent d'êtres plus faibles que vous ?"
Oui, nous avons des hommes et des femmes qui s'occupent des espèces en voie de disparition. Nous faisons attention à vos animaux et à l'écosystème, notre écologie.
"Et comment considérez-vous les bébés à naître ? Quand vous chassez, abattez-vous une femelle gravide ?"
Non, effectivement, nous essayons de préserver les animaux qui sont porteurs d'une descendance.
"Alors comment me considères-tu ? Suis-je un danger pour toi ? Suis-je responsable de votre guerre actuelle ?"

Je réfléchis, autant que je puisse dans ce coma profond. Oui, cet enfant à naître n'est pour rien dans cette guerre. Jamais nous ne ferions de mal à un enfant sans défense... Mais ce sont nos ennemis ! Comment pourrais-je aider une ennemie ?

"Mais nous avons besoin de toi. Je ne peux pas te parler longtemps, car je le fais sans que ma mère le sache. Si elle le savait, elle m'interdirait toute communication avec toi. Mais je dois essayer de te convaincre de nous aider. Ma mère risque de mourir en me donnant naissance. Et seul toi pourra nous sauver toutes les deux !"

Toutes les deux ! Tu es une fille ? Comment le sais-tu ? Et comment pourrais-je vous sauver ? Et pourquoi le ferais-je ?
"Je ne peux continuer. Ma mère se détache de toi."

Et la communication s'interrompt ! Presque immédiatement, je sens que je sombre à nouveau dans mon coma traumatique. Mais je reste avec ces interrogations : pourquoi me soignent-elles ? Pourquoi devrais-je les aider ? Comment le pourrais-je ? Est-ce que je ne suis pas manipulé ?

Ses questions me poursuivent au fond de mon replis protecteur...