lundi 7 août 2017

Planète isolée : Chapitres 32, 33 et 34

Chapitre 32

Au matin, ma fille est toujours loin de moi. Présente et absente à la fois... Elle est en moi, mais elle n'est pas avec moi. Elle est toujours dans cet univers sans limite, où je n'arrive pas à la retrouver. J'ai bien essayé de replonger en méditation, telle qu'on me l'a apprise, mais je n'arrivais pas à la trouver, comme si elle était loin, nulle part et partout à la fois. Néanmoins, je ressens sa présence. Une voix calme de temps en temps me souffle : "Tout va bien."

Je m'occupe donc de chercher à manger, tant pour nous que pour l'humain. Je prends aussi des plantes médicinales, pour l'humain, mais aussi cette fois pour moi. La discussion sur ce thème avec ma fille m'a fait prendre conscience que j'en aurais besoin. Mais comment pourrais-je me les administrer ? Je ne sais pas encore...



Je m'approche de l'humain. Il est réveillé. Il est incapable de bouger et me regarde de ses yeux ahuris. Il ne comprend pas, et moi non plus d'ailleurs. Pourquoi est-ce que je le soigne ? Nos enseignements, certes, mais c'est mon ennemi. Je vois dans ses yeux la peur, mais aussi la douleur. Sa jambe, maintenant qu'il a repris conscience lui fait mal, très mal.

Je m'approche doucement. J'observe ses liens, ils sont toujours bien serrés. Je ne risque rien. Je lui ai vidé toutes ses poches, il n'a plus aucun instrument sur lui qui pourrait lui permettre quelque action que ce soit.

Je m'approche de sa jambe. Je regarde son visage. Il essaye de parler, mais ses forces sont insuffisantes. De toute façon, je ne comprends pas leur sons gutturaux. Ils s'expriment comme des bêtes. Avec une certain dédain, je le fixe dans les yeux. Il ne bouge pas. Il m'observe. Il regarde mon ventre. Il sait ! Il sait que je suis enceinte. En même temps, il ne faut pas être un grand devin. Mon ventre arrondi, ma démarche plus lourde qu'à l'accoutumée... Mais aussi ma faiblesse induite...

Je le fixe encore du regard, intensément. Il baisse les yeux et regarde sa jambe avec une grimace de douleur. Je suis son regard et vois le pansement d'hier. Celui-ci semble propre mais il faudrait que je le change encore. Mais là, il est réveillé. Je ne peux plus agir comme s'il n'existait pas ou comme si c'était un simple animal. Je le regarde à nouveau dans les yeux, mais sa face est tordue de douleur. Les vertus apaisantes de la plante se sont estompées.

Je montre les nouvelles feuilles de ma main droite, et de ma main gauche, j'indique son pansement actuel. Il m'observe un moment, et semble acquiescer du regard. Ce qu'il ne sait pas, c'est qu'il va avoir terriblement mal lorsque je vais faire l'opération de changement. Et d'une certaine façon, je pense que je vais y prendre un certain plaisir. Non en agissant volontairement pour lui faire mal, mais en sachant qu'il va avoir mal.

Je retire donc l'ancien pansement. Un cri de douleur s'extirpe de sa gorge. J'attends un peu. Je savoure ce moment. Il se calme, tant bien que mal et regarde ma main droite. Non, je ne vais pas le laisser souffrir inutilement. Je prends donc les feuilles grasses fraiches et je les applique sur sa plaie. La cicatrisation est très bien entamée. Il est quasiment guéri. Mais après, que ferais-je ?

Je finis d'appliquer le pansement. Je vois à son regard que les effets calmants commencent déjà à agir. Un sourire traverse même son visage, ce qui le rend encore plus laid ! Il me regarde avec une forme de compassion. Cela m'écœure ! Je voudrais le tuer ici et maintenant, mais nos règles sont ce qu'elles sont...

Je m'approche lentement de son visage. Son regard prend une toute autre attitude. Il est inquiet. Je lui montre cette fois les fruits pour le nourrir et je montre ma bouche. Il comprend. L'humain n'est pas si bête qu'on veut bien le dire. Il ouvre sa bouche du mieux qu'il peut. Je n'aurais donc pas à tenir sa tête pour la lui ouvrir et risquer de me faire mordre. Je prends un fruit et le presse d'une seule main au-dessus de ses lèvres entrouvertes. Le jus coule lentement et je le vois déglutir. Une grimace apparaît sur son visage. Il ne semble pas aimer le goût. Il me fait signe de la tête que non, il ne veut pas.

Je reste là, lui pointant l'autre fruit. Il continue de faire non de la tête.
"Tu veux mourir de faim ! Soit ! Cela m'évitera de te tuer de mes mains !"
Bien sûr, il ne comprend pas. Il me regarde hébété. Idiot de cafard d'humain !

C'est à ce moment que ma fille remonte de son voyage intérieur.
"Maman, il faut le nourrir !"
Il ne veut pas ! S'il veut mourir, c'est lui qui décide !
"Maman, il faut le nourrir ! Seul lui peut nous aider !"
Quoi !? Nous aider !? Tu es folle ! C'est un humain ! C'est notre ennemi !
"Ce n'est pas le mien..."

Que veut-elle dire par là ? Ce n'est pas son ennemi ? Mais c'est l'ennemi de sa race ! D'ailleurs, je ne sais même pas pourquoi je continue à le soigner ou à le nourrir. Il est maintenant quasiment guéri et il pourrait s'alimenter tout seul ! Sauf qu'il est attaché, et ce, pour notre propre sécurité ! Et si je le tuais maintenant ? Je n'enfreindrais pas les règles, puisque je l'ai sauvé. Je peux redevenir la guerrière que je suis et affronter mon ennemi ! Mais affronter un ennemi attaché n'est pas très glorieux...
Cependant, le détacher serait dangereux, il pourrait me vaincre en raison de ma faiblesse due à mon accouchement proche... Et je ne peux pas prendre ce risque ! Je dois le tuer !
Je dois le tuer ! Il est un danger pour nous deux !
"Maman, il n'est pas un danger pour nous deux... Il est notre salut ! Ne le voies-tu pas ?"
Notre salut ? Tu plaisantes, j'espères ? D'où tiens-tu cela ? Comment, toi, une fille non née, peut dire une chose pareille ?

Un silence se forme autour de ma fille. Elle replonge dans sa méditation. L'ais-je brusquée ? J'essaye de lui parler, mais elle est loin...

Je saisis mon couteau de chasse à ma ceinture, serrant sa poignée, mais toujours dans son fourreau. L'homme suit du regard ma main et ses yeux sont effrayés. Il essaye de se débattre, mais ses chaines et ses cordes sont trop bien serrées pour qu'il puisse se dégager. Il est terrifié. J'aime voir ce regard chez mon ennemi !

"Maman, tu ne dois pas !"
Te revoilà ! Et qui es-tu donc pour me commander ! Je suis ta mère !
"Maman, ce n'est pas moi qui te dis cela, c'est la prêtresse !"
Quoi ? La prêtresse ? Ton initiation a dû mal se passer, car tu n'es pas en capacité de voyager dans le temps et l'espace !
"Et pourtant ! Elle m'a dit de te dire ceci : Tu dois manger les fruits de la méditation et tu dois laisser l'ombre blanche t'aider..."

Je reste béat ! La première partie de la phrase est exactement composée des mots de la prêtresse. Elle ne peut pas les inventer. Quand à l'ombre blanche, mon rêve, elle n'a pas pu y avoir accès. Serait-ce que ? 

Chapitre 33

Je sens ma conscience reprendre forme. Je sens ma poitrine monter et descendre. Je sens mes épaules, mes bras, mes mains. Je sens aussi que je ne peux pas bouger. Je sens mon bassin, lui aussi incapable de bouger. Je sens mes jambes... La douleur ! La douleur insupportable qui me remonte par mes nerfs est vive et soudaine ! J'ouvre les yeux, avec peine. La lumière m'éblouie mais je commence à discerner peu à peu où je suis.

C'est un campement, d'un être bleu. Je relève comme je peux ma tête et je vois ma jambe, là où le monstre a planté ses griffes, recouvertes d'une sorte de plante. J'ai mal, affreusement mal ! J'ai la gorge sèche. Je ressens tous mes nerfs qui se réveillent, les uns après les autres.

Je constate que je suis ligoté, et pas qu'un peu ! Je peux à peine respirer. Celui qui a fait ça est doué ! Celui ou celle ? La voix me disait sa mère et un bébé ! Ce doit donc être une femelle !
Alors que je réfléchis, autant que possible, à ma situation, je vois une forme s'approcher silencieusement de moi, comme ces êtres savent le faire, sans bruit, sans mouvement d'air. Près de moi, elle me regarde. En entier, manifestement vérifiant les liens du regard. Puis elle me fixe dans les yeux. Ses yeux d'un vert profond ! Je ressens une haine profonde envers moi ! Je sens son désir de me tuer, mais en même temps, pourquoi m'aurait-elle sauvé ?

Elle s'approche encore de moi. Son visage est étrange. Je n'avais jamais vu un être bleu d'aussi près, vivant. Je vois son ventre, gros. Elle est effectivement enceinte. Je ne connais pas leur morphologie, mais à son attitude, ses mouvements moins fluides que ses congénères au combat, je devine que le terme est proche. Elle m'observe toujours dans les yeux. Je la sens hésitante.

Je ressens à nouveau la douleur dans ma jambe droite. La blessure doit être grave ! Et c'est quoi cette plante sur ma jambe ? Là, je la vois me montrer de sa main droite une plante similaire, mais manifestement fraichement cueillie, et elle m'indique de son autre main ma jambe. Je comprends. C'est une forme de pansement. Mais qu'est-ce qu'elle y connait en médecine humaine ? Je n'ai pourtant pas le choix. Je lui fais signe des yeux d'opérer.

Elle arrache ce qui est accroché à ma jambe ! La douleur est si vive que je ne peux réprimer un hurlement de douleur ! Je ferme les yeux ! J'essaye de me reprendre. Après un moment, je rouvre les yeux et je la vois qui attend. Je regarde sa main droite et acquiesce. J'entraperçois que ma blessure est quasiment refermée. Je suis surpris mais rassuré. Elle applique la plante sur ma jambe avec agilité et rapidité. Je ressens immédiatement les effets calmants, et cette odeur de camphre qui ressurgit ! C'était donc cette plante qui avait cette odeur !

Je la vois se rapprocher, tandis que ma douleur s'évanouit quasiment. Vraiment efficace, cette plante ! Elle me montre de sa main droite cette fois plusieurs fruits, et montre sa bouche grande ouverte, laissant apparaître ses dents pointues, caractéristiques des êtres bleus.

Elle veut me nourrir... OK, j'ouvre donc ma bouche, comme je peux... Elle approche un fruit de ma bouche, et d'une seule main, elle le presse, le jus coulant dans ma bouche puis ma gorge. Je déglutis. Argh ! Le goût est infect ! Elle veut m'empoisonner ou quoi ? C'est immonde ! Je lui fais non de la tête, du moins, dans la limite des mouvements que m'autorise mes liens.

Elle me regarde surprise. Elle approche un autre fruit. Ah non ! C'est trop horrible ! Je fais non de la tête. Un son sort de sa gorge, mélodieux mais clairement agressif ! Je ne comprends pas du tout ce qu'elle veut dire.

Elle semble alors absorbée, comme si elle réfléchissait. Elle reste là, immobile un moment, mais je vois à son visage qu'elle n'est manifestement pas contente. Elle reste immobile un moment. Son visage se transforme, passant par plusieurs états que je ne comprends pas. Mais je vois dans ses yeux de la colère, de la surprise, de la peur. Puis je vois sa main s'approcher de son flanc droit. Une lame se tient à sa hanche, elle en saisit le manche en me regardant fixement ! Je n'ai aucun doute sur son intention. J'essaye de me débattre mais mes liens sont trop bien serrés ! Je ne peux rien faire, je suis à sa merci ! Je la regarde, impuissant ! C'est la fin ! Elle va me tuer !

Je la regarde, la suppliant presque. Presque car je sais que c'est mon ennemi, et si les rôles étaient inversés, je l'aurais déjà tuée depuis longtemps. Mais elle ne bouge pas, elle reste immobile, ses yeux toujours en fureur...

Chapitre 34

Je plonge dans cet univers infini. Je ressens la présence des sœurs et de la prêtresse. Je ne suis pas née ! Comment cela est-ce possible ?
"Tu es dans un environnement qui accélère ton développement, pas seulement en termes de rythme de naissance, mais également en termes d'évolutions psychiques. Tu approches de la fin de ta formation, comme si tu avais 8 ans."

Oui, je comprends. Mais vous m'avez dit que l'humain était notre salut. Enfin, plutôt, je l'ai dit et vous avez confirmé. Mais comment convaincre ma mère ? Elle va le tuer, c'est dans sa formation de guerrière !
"Tu dois l'en empêcher !"

Oui, mais que puis-je faire ?
"Lui parler..."

Je ne sais pas si cela peut fonctionner mais je décide de repasser la porte de ma conscience profonde et je reprends conscience de l'environnement au moment où ma mère est en colère contre l'humain. Celui-ci refuse de se nourrir. Je l'appelle à le nourrir.

Elle refuse et je ressens la haine monter en elle. J'insiste et j'essaye : Seul lui peut nous aider !

Elle s'enfonce dans son centre privé. Je la sens en colère. La haine monte encore. Elle sort de son refuge et exprime clairement son intention de le tuer !

Non, maman ! J'essaye de la convaincre qu'il est notre salut. De toute ce que j'ai pu voir et comprendre, seul lui est capable de nous sauver toutes les deux !
Elle me hurle dessus ! Je ne sais pas quoi faire ! Je n'arrive pas à la convaincre. Je m'enfonce immédiatement dans ma conscience profonde. Aidez-moi mes sœurs !
"Rapporte lui ses paroles et essayes encore de la convaincre !"

Je remonte et je sens que ma maman s'apprête à tuer l'humain. Je la stoppe mentalement. Elle me refoule, sa force mentale étant bien plus forte que moi. Elle nie mes paroles. Je lui rapporte alors les propos de la prêtresse. Je la vois stupéfiée. Son mouvement de violence est immédiatement stoppé. Mais est-ce vraiment fini ? Va-t-elle outrepasser les conseils de la prêtresse ?